Eloise est une soignante ; elle travaille de nuit aux urgences pédiatriques. Elle devrait être en vacances, mais elle travaille, parce qu'ils sont en sous-effectifs. Les urgences sont débordées. Et puis, un jour, un père de famille inquiet pour sa fille frappe Eloïse…

Eloise est soignante aux urgences pédiatriques. Baptiste Beaulieu a choisi de faire entendre sa voix aujourd'hui
Eloise est soignante aux urgences pédiatriques. Baptiste Beaulieu a choisi de faire entendre sa voix aujourd'hui © Getty

Elle s’appelle Eloïse et, l’autre nuit, elle m’a écrit une lettre qui commence par ces mots :

« Bonsoir Baptiste,

Je ne sais pas tellement pourquoi c’est à vous que je m’adresse ce soir. Peut être parce que je suis finalement PLUS marquée que je ne veux bien me l’avouer. »

Eloïse m’explique ensuite qu’elle travaille de nuit aux urgences pédiatriques. Elle devait être en vacances, mais ils sont en sous effectif depuis deux mois, alors elle a été rappelée. Encore. Et elle a accepté de revenir. Encore.

« Parce que, écrit-elle, j’aime mes collègues, et j’aime mes petits patients !!!! »

Puis Éloïse me raconte qu’un père amène sa fille. Il pensait qu’en venant aux urgences, soit il aurait une consultation rapide et ressortirait avec une ordonnance rapidement, soit il aurait une consultation rapidement qui aboutirait à une hospitalisation rapide.

« Mais voilà, déjà, la salle d’attente était pleine, et moi j’étais seule avec un interne. »

Toujours est-il que c’est arrivé : cet homme a levé la main sur Eloïse.

Elle a eu peur. Très peur. Et c’est une première dans le cadre de son travail.

« Sur le coup, je tente de garder le maximum de sang froid possible. Je demande aux parents qui ont entendu le père monter dans les tours de ne pas s’en mêler, pour éviter que cela dégénère. Je demande à mon agresseur de rejoindre sa femme et sa fille parce qu’il fait peur aux autres enfants. Puis je m’effondre. Je pleure. Panique. Fais une hypertension sévère à 21/13. »

L’administrateur vient, constate les problèmes d’effectifs, rédige un rapport « d’évènement indésirable » - c’est comme ça qu’on dit - puis Eloise doit reprendre son travail, avec le sourire, mais avec quelques larmes qui sortent toutes seules de temps en temps, avec le sang qui tambourine dans sa tête, et les yeux rougis à cause de cet « événement indésirable ».

Elle se sent vidée, comme elle me l’écrit :

« Le pire dans tout ça, Baptiste, je ne sais pas contre qui je dois être le plus en colère, contre la direction qui supprime des postes à tout va, épuisant mes collègues qui se retrouvent en arrêt maladie, ou contre ce père.

Les agressions verbales nous en subissons régulièrement elles ne devraient déjà pas exister, Baptiste. Les agressions physiques n’en parlons pas.

J’aimerais que les gens sachent qu’on travaille un week-end sur deux, les jours fériés, à Noël ou au jour de l’an. 

J’aime mon métier. Vraiment. Je n’en changerai pour rien au monde. »

Et Eloïse conclut par ces mots :

« Merci de m’avoir lu. Je me sens déjà mieux pour ce soir.  »

Voilà, le texte que je voulais partager avec vous.

Alors Eloïse, tu vois, moi, je ne peux pas faire grand chose d’autre que ça, lire, relayer ton témoignage sur ce « monastère blanc qui n’avoue ni sa prière ni sa misère crasseuse. Propre et impeccable comme un scalpel. » disait l’écrivain Claude Luezor.

Je ne suis pas un homme politique, je suis romancier et médecin. J’écris des romans et j’essaie de soigner les gens. On a tous un moment comme ça dans nos carrières de soignants, où tout bascule. Moi, c’était il y a trois ans. Mon agresseur a quitté le cabinet en claquant la porte. Quelques temps après il a été condamné à plusieurs mois de prison ferme pour m’avoir menacé avec un couteau. Eh bien tu sais quoi, COPINE Eloïse, COLLÈGUE Eloïse, COMPAGNON DE GALÈRE Eloïse ? Depuis ce jour, je ne peux plus entendre une porte claquer sans avoir le ventre noué. Ça s’est gravé dans mes intestins, je crois. Là. Je veux te dire, Eloïse, à toi et aux collègues, que je suis de tout cœur avec vous toutes et tous.

Et que si je suis un peu triste d’avoir eu à relayer ici ton « ÉVÉNEMENT INDÉSIRABLE », je suis fier d’avoir pu porter ta voix et celles des soignants ce matin, à la radio. 

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