Pour sa dernière chronique de l'année Baptiste Beaulieu a souhaité partager l'histoire d'une collègue, aide-soignante aux urgences pour saluer les aides-soignant.e.s. Carole a redonné le sourire à Moïse, une personne démunie qui a demandé de l'aide pour retrouver sa dignité en cette fin d'année difficile.

Baptiste Beaulieu souhaite de belles fêtes de fin d'années aux aides-soignant.e.s en partageant une histoire
Baptiste Beaulieu souhaite de belles fêtes de fin d'années aux aides-soignant.e.s en partageant une histoire © Getty / Onzeg

Le rire, c'est aussi un moyen pour les visages de se reconnaître entre eux. 

Un matin de Noël, Carole reçoit l'appel d'un vieil homme, Moïse, un peu balbutiant, un peu lent, il tourne autour du pot. Voici ce qu'il dit : 

Vous savez, je suis âgé, je n'ai aucune aide à la maison et j'ai du mal à faire certains gestes, je n'arrive pas à me laver correctement, je sais bien que je ne sens pas très bon, même à mon âge. Mais vous savez, on a sa dignité

Carole l'écoute patiemment. C'est Noël. Il y a très peu de patients. Elle lui dit de venir, qu'ils verront sur place et sur pied. 

Les heures passent et Moïse arrive. Il est hirsute, noir de crasse, il dégage cette odeur insupportable de solitude et d'incurie. Moïse n'a pour seule parole que des excuses pour son manque d'hygiène. Valérie, l'infirmière, est d'accord pour donner un coup de main à sa collègue, alors elle lui propose une douche. 

Moïse ne se fait pas prier, mais sa gêne se traduit par un besoin de vider son sac, de raconter pourquoi il en est là. Jamais marié, jamais d'enfants, en conflit avec le reste de sa famille, isolé, peu d'amis. 

Un jour arrive et on s'aperçoit qu'on n'a pas de gens qui plaire vous savez ?

Non, elles ne savent pas mais il est seul, seul, seul. Elles le nettoient, le brossent, le bichonnent, les poils de sa barbe tombent, elles lui nettoient les oreilles, lui coupent les ongles des pieds et des mains. L'eau de la douche est toute noire. Et plus elle est noire, plus la peau de Moïse est rose. Il sourit leur dit "merci" parce que, quand même, on le touche, un autre être humain le touche. 

Il avait oublié ce que ça faisait, la chaleur de l'autre. Il est là, tout joyeux, il raconte sa vie, sa solitude. Il dit "pardon pour l'odeur, pour les poux". Le savon coule, les ongles tombent, les croûtes aussi bleues, vertes, noires, des tas de croûtes, des peaux mortes aussi. 

On semble presque voir son visage maintenant. Un vieil homme avec une histoire d'isolement tellement ordinaire et de laisser-aller tellement ordinaire. 

Dans ma vie, la tendresse est partie faire la guerre

Deux flacons de savon sont vidés. On frotte encore. L'aide soignante en a vu d'autres, mais elle a du mal. Elle gardera dans ses narines l'odeur acre du vieux monsieur pendant deux jours. Mais ça y est, il sent la fleur d'oranger à présent et ses cheveux sentent la fraise.

Et pshit pshit, on met un peu d'eau de Cologne sur sa peau, elle, rougit, elle n'a plus l'habitude sa pauvre peau qui lui sourit, elle sourit. 

Elles amènent un miroir. Il a les larmes aux yeux. Il se reconnaît dans le miroir. Un homme surgit. Un homme apparaît. Il ne l'avait pas vu depuis des années. Il se reconnaît là, dans le miroir il y a un homme qui surgit, un homme qui apparaît. Il ne l'avait pas vu depuis longtemps. Il rit en se reconnaissant et l'aide soignante rit aussi parce que le sourire est communicatif et l'infirmière, à son tour, se met à rire. 

Tout ça pour dire que les infirmières, les infirmiers, les aides-soignant.e.s sont les piliers de nos hôpitaux. Ils sont peu considérés socialement, mal considérés économiquement. Pourtant, ils/elles sont là tous les jours, toute l'année pour tout le monde. Et leurs métiers sont des métiers de contact, de toucher. Le soin passe parfois par des gestes simples : raser un visage, toucher une joue, frictionner un doux rire avec l'autre, lui rappeler des chemins…

J'avais juste envie de dire merci aux soignant.e.s. Bonnes fête à tous et toutes. 

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