Que faire quand on ressent une immense, une insupportable fatigue ? Baptiste Beaulieu a reçu des lettres à propos de cette fatigue. Celle qui nous remplit tellement qu'elle devient colère face à l'autre et à l'univers.

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colère © Getty / CSA Images

J’ai reçu ce petit message de la part d’une soignante sur la dure réalité du métier, elle disait, je cite "Le système est injuste avec nous, on nous presse comme des citrons et je suis invivable chez moi, surtout lorsque je rentre et que ma famille me sollicite... J'ai envie de me cacher dans ma bulle seule, mais cela reste difficile à comprendre pour mes petits mecs. J’ai honte d’infliger mon mal-être à ma famille !"

Ce message m’a touché parce que je m’y suis reconnu car enfin, quand je reçois une femme victime de violences conjugales, que je sais être victime de violences, je veux dire, que je dois retirer les agrafes sur son crâne, que son mari attend en salle d’attente, que pensez-vous qu’on ressent ?

Une immense, une insupportable fatigue. Que faire ? Aller en salle d’attente casser la gueule du mari ? Non. D’abord, il est grand et je suis lâche. Ensuite, et surtout, ça rendrait la vie de cette femme beaucoup plus compliquée. 

Alors après l’avoir invitée à porter plainte de toutes tes forces, toi tu es là, avec ta fatigue du monde, tu as mal à la tête et à l’univers tout entier, tu rentres chez toi, tu as hâte de rentrer chez toi, mais comme tous les soirs, un type s’est garé devant l’entrée de ton parking, comme tous les soirs, un type s’est garé là pour aller faire ses courses au Monoprix juste à côté. Et toi tu attends, avec cette fatigue et ce sentiment d’injustice et là, dans ta voiture, doucement, ça se transforme en colère. Ça gonfle... 

Alors un jour, après la énième injustice accompagnée au travail et qui te colle à la peau, la énième agrafe enlevée d’un front, tu descends de voiture et tu vas dans le Monoprix et tu achètes du beurre 125 grammes. Et tu te retrouves à écrire sur la voiture du type mal garé, ce pauvre type qui prend pour tous les autres pauvres types, pour toutes les injustices, tu te retrouves à écrire : « Ceci n'est pas une place de parking ! ». Mais comme t’es nul en cuisine, et que tu es très très fatigué et très très en colère, tu n’as pas assez de beurre, parce que tu appuies trop fort, parce que c’est le seul endroit où tu peux écraser ton poing, alors le type à la voiture mal garée découvre, écrit sur sa caisse, ce sibyllin message que n’aurait pas renié Magritte « Ceci n'est pas » ce qui ne veut rien dire, on est d’accord. Et tu surprends tes voisins qui te regardent faire par la fenêtre, avec tes doigts plein de beurre, et tu entends ton voisin dire à sa femme :

« Mais si, mais si, Brigitte, je t’assure, c’est le médecin bienveillant qui écrit des romans et passe sur France Inter ! »

Alors que faire pour éviter que la fatigue se change en colère ? Acheter du Lesieur en barrette de 250 grammes ? Je ne crois pas. Que faire ?

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