Pour sa chronique, Adrian Chaboche raconte cette expérience où il a compris que l'urgence n'est pas forcément la mort ni la maladie, mais simplement l'écoute des autres, quand le besoin de se confier à quelqu'un ne devient possible que dans le cadre des urgences à l'hôpital.

Adrian Chaboche : "L'urgence, c'est aussi prendre le soin d'écouter les patients"
Adrian Chaboche : "L'urgence, c'est aussi prendre le soin d'écouter les patients" © Getty / Jose Luis Pelaez Inc

Vous avez remarqué ? Dès qu'on dit le mot "urgence", tout d'un coup, il se passe brutalement quelque chose de grave et on craint le pire. 

Mais alors, docteur, c'est quoi une urgence ? 

Eh bien, j'étais comme vous. Moi aussi, je pensais à des scénarios de films catastrophes jusqu'à cette patiente et son fils, quand j'étais interne de garde aux urgences pédiatriques, en pleine épidémie hivernale. C'est la nuit et éreinté, j'essaie de voler quelques minutes de sommeil après presque 24 heures de travail et je tombe dans une torpeur dont on ne sort qu'en sursaut lorsque le bip de garde sonne. Il est 3h27, et je vous jure, c'est la pire des heures…

Dans mes pensées, je me vois courir vers le box avec la blouse qui vole derrière moi au ralenti. En vrai, ça ressemblait plutôt à un interne qui supporte mal de ne pas dormir, les cheveux pas coiffés et certainement une odeur corporelle périmée. 

J'entre et il y a cette maman et son fils de trois ans, calmes : "Mais où sont les chariots d'urgence ? Où est George Clooney, comme dans la série ?" Nulle part. Elle me dit qu'il tousse. Je lui demande s'il s'étouffe. Mais non. Deviennent-ils bleus ? Pas plus. Je lui pose toutes les questions de l'école de médecine et je l'examine : pas de fièvre, pas de tirage et je vous passe les autres mots poétiques des signes médicaux. Non, juste il tousse, et il est 3h32 maintenant. Je lui demande depuis quand ils tousse ? Eh bien, ça fait trois semaines, pas tout le temps, parfois, la nuit, ça me réveille.

Intérieurement, il y a une petite voix qui me dit que si ça fait trois semaines qu'il tousse, elle pouvait voir son médecin généraliste et me laisser dormir. Mais cette gentille maman calme, sans urgence, vient aux urgences à 3h bientôt 3h35 me dire ça à moi, pauvre interne épuisé. Je réajuste ma blouse qui ne flotte plus. 

Je lui demande de me raconter l'histoire et ce qu'il s'est passé avant ces trois dernières semaines, car ce n'est jamais pour rien qu'on vient. Et dans son regard, derrière la crainte, un espoir apparaît

Elle me raconte ce qu'elle n'avait jamais dit : au moment de la naissance, son fils est arrivé avec une détresse respiratoire. Elle l'a vu tout bleu cette fois, et uniquement cette fois. Mais c'est resté gravé en elle. 

Ce nouveau né a été soigné, guéri, sauvé mais pas la peur de cette maman avec son foulard sur les cheveux et des mots qui lui ont manqué pour dire sa peur dans une langue qui n'était pas la sienne

C'est quoi une urgence, docteur ? Eh bien, parfois, c'est quand cette maman se met à pleurer devant moi. Elle n'a pas pu confier son angoisse à quelqu'un avant, nous n'avons pas eu le temps de l'écouter. 

Elle me dit "J'ai peur que ça recommence, car j'ai cru que c'était de ma faute. J'ai mal accouché dans une ambiance surréaliste". Il est bientôt 4 h du matin, elle sèche ses larmes et me remercie. 

Ce jour-là, j'ai compris que l'urgence n'est pas forcément la mort ni la maladie

Cette maman a compris qu'elle a besoin de parler et qu'elle pourra le faire avec son médecin ou un psychologue, peut-être. 

L'urgence, c'est qu'un être humain en écoute un autre, soit présent, soit là.

On ne vient jamais pour rien

Il y a toujours une plainte qui tente de se dire maladroitement, mais sincèrement. Et oui, ça peut être dur d'écouter en plein milieu des urgences des demandes toujours trop nombreuses pour beaucoup de soignants immensément débordés, avec peu de moyens et des patients qui ont parfois l'impression de ne pas être compris ou de ne pas savoir où aller

Soignant, patient. Parfois, on se loupe mutuellement comme une rencontre ratée, alors qu'on veut se faire comprendre et être reconnu comme cette maman à 3h30 du matin et beaucoup d'autres, comme l'épuisement des soignants qui ont parfois l'impression d'être résumés à leur technique alors que ce sont des humains. 

Prenons le temps de nous écouter parce que ça fait déjà du bien d'être entendu

L'équipe