À titre personnel, je pense que chaque situation est unique. Je voudrais vous parler d’une patiente que j’ai accompagnée jusqu’au bout. Une femme formidable.

Chaque patient est unique et chaque relation qui se noue avec eux est unique
Chaque patient est unique et chaque relation qui se noue avec eux est unique © Getty / RUNSTUDIO

Une brillante artiste. Elle habitait la rue en face de la mienne et je suis allé la voir en visite une fois par semaine pendant six mois. 

Je garais mon vélo à l’endroit où je le gare pour rentrer chez moi, mais je traversais la chaussée et je sonnais chez elle, et je vérifiais sa tension artérielle, son traitement, l’état de ses douleurs, son poids, et je parlais un peu. En six mois de maladie, elle n’a jamais prononcé le mot cancer. 

Elle utilisait des mots comme « la petite pêche » ou « mon OVNI ». Je respectais son choix de ne pas dire tout haut LA vérité, alors j’utilisais les mots de la patiente. SA vérité. Et c’était la seule vérité qui compte, puisque c’était la sienne.

Je l’examinais puis je rentrais chez moi. J’invitais des amis à dîner, je riais, je jouais à des jeux de société, je dormais, je mangeais, je faisais l’amour, bref je faisais ce qu’un jeune homme de 32 ans fait, pendant qu’Elle, de l’autre côté de la rue, Elle s’éteignait. 

On ne peut pas aller voir quelqu’un chez lui, une fois par semaine pendant six mois sans qu’une relation humaine se créé.

Un jour la personne que vous soignez vous propose un café car vous êtes passé après le repas de midi. Et vous sentez quelle a besoin de « partager » un café.

Un jour, sa fille est là et vous raccompagne en bas. Elle pleure et vous posez une main sur son épaule. Un autre jour, son fils est là et vous propose une cigarette sur le balcon. C’est sa manière à lui de pouvoir parler : en fumant une cigarette sur le balcon. Et petit à petit, semaine après semaine, vous avez tissé sans le vouloir une relation d’amitié avec cette famille. 

C’est la seule fois où j’ai pleuré avec des patients. J’étais allé à l’hôpital lui rendre visite, c’était la veille de sa mort, les enfants étaient dans une pièce réservée aux familles, et ils parlaient de leur maman, disant combien elle avait aimé la vie, aimé les dîners entre amis, aimé les jeux de société et aimé les hommes. Beaucoup d’anciens amants étaient venus à l’hôpital lui dire adieu. 

Je m’en suis voulu. J’ai trouvé ma réaction non professionnelle et sans doute angoissante pour les familles : quand on va mal, on a besoin de quelqu’un sur qui compter. Quelqu’un de solide. Un soignant qui pleure, c’est effrayant. Voilà ce que je pensais. 

J’ai reçu une lettre un an plus tard : « Merci de vous être occupé de maman et merci d’avoir pleuré à l’hôpital. Ça nous a aidé à faire notre deuil. »

J’ai voulu savoir en quoi pleurer les avait aidé à « faire leur deuil ». 

Les enfants m’ont dit : « On a su qu’elle était parti avec un être humain plutôt qu’avec un technicien ». 

Voilà.

Alors alors alors...

Peut-on pleurer avec la famille de nos patients ?

Je n’ai pas de réponse à ma question. Peut-être qu’il ne faut pas. Peut-être qu’il le faut. Chaque situation est unique.

Vous savez, peut-être que les auditeurs et auditrices sauront, eux. Et peut-être qu’ils auront lu cet essai magnifique de Stig Dagerman « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier »

Dagerman écrit ces mots :

Etant donné que je cherche à m’assurer que ma vie n’est pas absurde et que je ne suis pas seul sur la terre, je rassemble tous ces mots en un livre et je l’offre au monde.

Peut-être qu’il y a des moments où le soignant peut les reprendre à son compte.

Oui peut-être qu’il y a des moments où il peut dire :

Etant donné que je cherche à m’assurer que ma vie n’est pas absurde et que je ne suis pas seul sur la terre, je rassemble tous ces mots dans des larmes et je l’offre aux familles.

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