Un jour comme un autre, mais qui ne le sera plus par la suite. Une patiente est assise en face d'Adrian Chaboche. Tout commence comme d’habitude, mais soudainement tout va basculer.

L'odorat
L'odorat © Getty / MICROGEN IMAGES/SCIENCE PHOTO LIBRARY

Adrian Chaboche : "Un jour comme un autre, mais qui ne le sera plus par la suite, il y a cette patiente qui est assise en face de moi. Vous savez quand tout commence comme d’habitude, mais qu’un rien vous fait soudainement basculer de ce dont vous pensiez être certain à un sentiment où tout semble étrangement différent.

J’étais étudiant en médecine interne, une discipline qui me faisait penser tout savoir, tout connaître. Et elle est là, elle, me regardant fixement avec ses grands yeux et me dit :

- Snif snif.... Docteur, je le sens pas !

- Mais quoi donc ? Êtes-vous en train de me dire que vous avez une mauvaise intuition ?

- Non me dit-elle,

- Alors que vous manquez de confiance, vous êtes dans le doute ?

- Non non docteur : je ne sens rien.

C’est à ce moment où on oscille : d’un côté ce rationalisme-relativisant à tout va du genre « ah ce n’est que ça ? », où on la réconforterait faussement en lui faisant croire qu’on a compris.

De l’autre côté c’est de se laisser tomber dans l’inconfort de l’incertitude : l’écouter, être là, vraiment là avec elle en acceptant de ne rien savoir, de lâcher les connaissances, et les bons conseils faussement rassurants.

Elle ne sent rien. Pas d’odorat, pas de gout. 

Et je vois aux cernes sous ses grands yeux, à sa voix monocorde, et à son visage triste, qu’avec son odorat c’est le gout de vivre qui s’est aussi envolé tel un parfum oublié.

Je ne sens pas l’odeur des produits médicaux dans l’hôpital, je ne sens pas le parfum de mon mari, la peau de mon bébé. Je n’ai pas senti l’odeur de mon voisin dans le métro par cette chaude journée, je ne goutte plus les plats que je fais à ma fille, je n’ai pas senti le poulet brulé dans le four. Les plats se résument à un éternel goût de carton.

C’est vertigineux ce qu’elle me raconte !

Ali, combien de fois par jour prenez-vous le temps de sentir ?

Sentir quoi ? 

Mais nos cinq sens ! voir, entendre, toucher, sentir, gouter ! Et tenez, je pense aussi fortement à tous mes patients vertigineux qui n’ont plus leur équilibre, celui qui nous fait tenir debout, et où tout tangue dans leur vie. Je pense aussi à tous les patients qui souffrent de maladies des nerfs, et qui n’ont plus la joie de sentir le sable chaud entre les orteils, le caillou dans la chaussure.

Je ne touche plus terre. Nous avons oublié ce qu’il y a d’essentiel. Écoutez-donc : e-sens-iel, même les mots se moquent de notre légèreté de ne pas nous rendre compte à quel point c’est vital !

Et je me rappelle alors ce passage de cette pièce magique d’Eric-Emmanuel Schmidt, Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran, qui raconte magnifiquement l’initiation à la vie d’un jeune juif, Mohammed, qui n’a plus de parent et qui trouve refuge auprès d’un vieux musulman, Monsieur Ibrahim, qui tient une épicerie en bas de l’immeuble.

Là ensemble, tous les deux, ils vont faire un voyage ensemble

Il le fait entrer dans une église, ça sent la bougie ici, dit Mohamed, et Monsieur Ibrahim lui dit oui c’est catholique. Puis un peu plus loin, ici ça sent l’encens, oui c’est orthodoxe ici lui réponds-il. Et encore un peu plus loin, Mohamed de toute la spontanéité de sa jeunesse ah mais ça sent les pieds ici ! - oui Mohamed nous sommes dans une mosquée. Ici on se sent les uns les autres, on se sent présent. On est humain. Ça le rassure.

Et c’est beau de découvrir nos sens comme on le ferait avec une œuvre d’art : on ne juge pas on vit une expérience, qu’elle soit bonne ou mauvaise.

Allez, Ali, tout le monde, l’expérience que cette patiente m’a apprise : manger en pleine conscience. Ce soir, au diner, fermez les yeux, respirez, ne faites rien, soyez juste vraiment là. Laissez votre voisin de table vous faire goûter ce que vous ne voyez pas, et juste sentez, devinez, vivez. C’est humain, c’est plein de bon sens !"

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