L'un est bleu, l'autre noir, le dernier blanc. Ils ont l'air tout simples, mais à eux trois ils ont changé l'histoire de l'art. Ces grands monochromes sont nos invités ce dimanche.

Bleu, noir, blanc : les couleurs des monochromes
Bleu, noir, blanc : les couleurs des monochromes © Maxppp / (Photo Malevich : FacemePLS CC BY 2.0)

Ces trois tableaux, que nous avons présentés comme des monochromes... le sont-ils vraiment ? Pas si sûr, si l'on écoute les arguments avancés par ces œuvres d'art dimanche matin. Le Carré blanc sur fond blanc de Kazimir Malevitch a tenu à rappeler qu'il n'était pas totalement uniformément blanc, et que son artiste disait qu'il faisait des tableaux suprématistes, totalement détachés de ce qui peut "ressembler à quelque chose", plutôt que des monochromes.

L'Outrenoir Sans titre de Pierre Soulages, quant à lui, explique que sa surface modèle la lumière, ce qui fait de lui une peinture un peu plus complexe qu'un pur monochrome. Le seul à assumer parfaitement cette définition est le bleu IKB d'Yves Klein : "Est-ce que vous avez vu la moindre imperfection sur moi, la moindre touche de bleu clair ? C'est ça le monochrome, le triomphe de la couleur pure".

Les tableaux de Klein, Malevitch et Soulages ont répondu à vos questions sur Facebook et Twitter !

IKB : Bonne question ! Et cela va peut-être vous étonner, mais pour obtenir du bleu outremer comme le mien, il faut mélanger des produits chimiques... qui ne sont pas forcément bleus. Au XIXe siècle, les marchands de couleurs ont réussi à reproduire le bleu outremer, qui était l'un des plus rares du monde, tiré d'une pierre précieuse, le lapis-lazuli. La recette ? Faire chauffer à très haute température un mélange d'argile, de soude caustique et de charbon.

Et ce n'est pas tout : une peinture est composée de pigments mais aussi de ce qu'on appelle un "liant", qui donne à la peinture son éclat, sa texture. C'est en inventant un pigment très particulier que le marchand de couleurs Edouard Adam a créé mon bleu IKB, celui qui me recouvre, pour Klein. Vous voyez, une couleur est souvent beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît.

Sans Titre de Soulages : Un son ? Le silence. S'il fallait une musique pour m'accompagner, ce serait la pièce silencieuse 4'33'' de John Cage. Pierre Soulages n'écoute pas de musique quand il nous crée, il travaille en silence. Pour lui, la musique doit avoir son propre temps. D'ailleurs, je vous recommande de vous promener dans les salles où nous sommes exposés, au musée Fabre de Montpellier par exemple, en plein silence.

Carré blanc sur fond blanc : Du silence ? Je ne suis pas d'accord. Vous pouvez essayer de me contempler en écoutant une pièce de Nikolai Roslavets, un compositeur russe du début du XXe siècle. Kazimir et lui étaient assez proches, ils s'écrivaient régulièrement.

IKB : Quant à moi... Euh, je dirais ça.

Carré Blanc sur fond blanc : Pas du tout ! On voyage, on fait des expositions partout autour de la planète, les gens parlent de vous, vous commentent, essaient de vous décrypter. Au contraire, c'est passionnant d'être un monochrome, une toile qui a marqué l'histoire de l'art !

IKB : D'abord, tous mes frères et sœurs IKB ne sont pas comme moi. Yves en a peint près de 200 en quelques années, et la plupart d'entre eux ont des formes et des dimensions différentes. Ensuite, je peux vous dire que cette création en série est aussi dans une certaine mesure une façon de prolonger le questionnement sur le statut de l'oeuvre d'art. Qu'est-ce qui fait qu'une toile entièrement recouverte de bleu est une oeuvre d'art ? Et par extension, qu'est-ce qui fait qu'un accrochage de ces toiles par dizaines côte à côte est une exposition ?

Sans titre de Soulages : Vous savez, même si l'oeuvre de mon peintre se situe dans une continuité temporelle où il est en quelque sorte l'héritier de Malevitch puis de Klein, dans cette grande famille très diverse des monochromes, je ne crois pas que la filiation soit si directe que ça. Il y a une grande différence entre Klein et Malevitch d'un côté, et Pierre de l'autre : mon créateur n'est pas autant que les deux autres dans la remise en cause du rôle de la peinture, dans le questionnement du tableau en tant qu'oeuvre d'art. Comme je l'ai dit dans notre interview, ce qui intéresse Pierre quand il nous peint, c'est le travail de la matière, de la lumière.

C'est pour ça que son langage visuel a assez peu changé depuis les années 70-80. Au début de sa carrière, il a peint beaucoup de "noir sur fond" et de "noir associé à des couleurs", comme le bleu ou l'ocre. Ces langages visuels-là servaient déjà à mettre en valeur le noir. Mais depuis 1979, il s'intéresse à "la texture du noir", et ne peint plus que ces toiles aux reliefs et aux reflets puissants.

Cela dit, ses codes évoluent petit à petit. L'un de ses tableaux les plus récents, peint en novembre 2014, présente une allure inédite : la surface noire, très épaisse, est parsemée de creux, de petits traits creusés. Vous pouvez la voir au musée Soulages, à Rodez. Vous voyez, il garde le même langage, mais il invente de nouvelles façons de l'utiliser.

Carré blanc sur fond blanc : Un grand vide. C'est terrible d'imaginer ça alors que justement nous sommes en général le fruit d'une réflexion extrêmement poussée. Kazimir n'était pas un escroc, il a peint beaucoup de toiles plus "classiques" avant moi. Si un jour il s'est mis à peindre des monochromes, ce n'est pas par hasard, c'est parce que son expérience de peintre l'a amené à se poser des questions, et à m'imaginer en tant que nouvelle forme de peinture.

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