Il y a 30 ans, jour pour jour, elle perdait son père dont le fantôme omniprésent n’a depuis jamais cessé de l’accompagner de son ombre, de sa voix et de ses mots. Ce matin, elle est venue nous parler de lui – et d’elle, un peu aussi. Charlotte Gainsbourg est l'invitée d'Augustin Trapenard.

Charlotte et Serge Gainsbourg
Charlotte et Serge Gainsbourg © AFP / Eric Caro

Trente ans après la disparition de Serge Gainsbourg, elle est venue nous parler d'un père qui demeure pour elle un mystère et d'un artiste qui a révolutionné la chanson française. Elle évoque ses démons, ses doutes, ses errances, mais aussi sa timidité et son humour, ainsi que leur relation si particulière, au gré d'archives de l'INA et de la RTBF. Charlotte Gainsbourg est dans Boomerang. 

Extraits de l'entretien

Augustin Trapenard : Serge Gainsbourg dit que pendant des années, on lui a demandé qui il était. Vous avez fini par le savoir, vous qui il était ? 

Charlotte Gainsbourg : C'est exactement ce qu'il décrit : une timidité déguisée en agressivité par moments. Quelqu'un de plutôt secret et d'infiniment touchant. 

Pendant très longtemps, entendre sa voix c'était pour vous quelque chose d'impossible ? 

Encore aujourd'hui. Je me suis blindée. Je me suis protégée, parce que c'était trop douloureux. 

La voix a quelque chose de tellement vivant. C'était me torturer que de l'écouter. 

Qu'est-ce qu'elle raconte, sa voix ? Qu'est-ce qu'elle vous raconte ? 

Il y a un charme qui se dégage, qui n'a jamais diminué, qui exprime toute sa beauté. Il y a quelque chose. Il a une personnalité tellement à part. 

Vous avez parlé de sa timidité. Il en parle lui aussi. Qu'est-ce qui, pour vous, faisait de Serge Gainsbourg un grand timide ? 

Une part de l'enfance qu'il n'a jamais quittée. Un rapport aux femmes. Un rapport à son physique dont il a souffert, jusqu'à s'en servir, évidemment, mais ça été, je pense, très douloureux. 

Diriez-vous que c'est quelque chose qui se transmet de père en fille ? 

C'était quelque chose dont je n'arrivais pas du tout à me débarrasser. Mais je ne m'en sortais pas avec sa provocation. Je n'ai pas eu les mêmes ressources et je n'ai pas eu les mêmes outils. Donc, oui, sans doute, une timidité qui s'est transmise, mais gérée différemment. 

Très tôt, il a eu envie de créer avec vous, de vous intégrer à ses projets. Quel regard avez-vous le sentiment qu'il portait sur vous ? Comment il vous voyait ? 

Je pense que j'étais assez mystérieuse à ses yeux, qu'il avait peur de moi. Il avait peur de mes colères. Je faisais la gueule. C'est terrible, en fait, d'avoir un enfant qui fait la gueule, parce que ça pouvait durer très, très longtemps. 

Il vous considérait comme une artiste ? 

Il considérait tout le monde comme des artistes, donc je pense que tout était bon à prendre. Il ne voulait pas de chanteurs professionnels. Ce n'était pas ça qui l'intéressait. 

Il cherchait des accidents, il cherchait des imperfections. Lui était perfectionniste, mais il fallait que nous, on ne le soit pas. On était de bons outils pour lui. 

Et je comprends maintenant que de travailler avec ses enfants, c'est quelque chose d'assez magique.

Charlotte forever

J'étais tellement flattée quand il m'a écrit un album entier. Mais on n'en a pas discuté. C'est ça qui est marrant, parce qu'aujourd'hui on discute beaucoup avec les enfants. On est très à l'écoute. C'était juste tellement facile. Il a décidé de créer un album. J'étais très heureuse. Il a pris ma tessiture de voix sur son piano. Ça a duré dix minutes. Et puis, il est parti écrire de son côté. J'avais rendez-vous en studio. 

Quelle équipe, quel duo avez-vous le sentiment d'avoir formé avec lui ? 

C'est marrant parce qu'on ne parle jamais de nous, de mon père et moi, comme d'un duo. Pour moi, c'est très touchant parce que c'est vraiment un amour tellement précieux. C'est quelque chose bien sûr qui a disparu trop tôt. Il est mort quand j'avais 19 ans. Je n'étais pas pas prête du tout. Même si on ne l'est jamais. En tout cas, on a eu un rapport très innocent de père / fille. Ce qu'on dit dans Lemon Incest : un amour très pur et très beau. 

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Vous l'aimez cette chanson ? 

Je l'aime beaucoup parce que de mon côté, elle est tellement innocente, ça s'entend. 

Et il y a tellement de rigueur chez lui. Bien sûr, il joue avec la provocation. Mais il est excessivement sincère et honnête dans son propos.  Cette chanson, Lemon Incest, je voudrais la chanter à nouveau et en même temps, c'est vrai aujourd'hui, je comprends que ça soulève..... C'est un sujet tellement choquant que c'est délicat en fait, c'est très délicat. 

Quand vous entendez une de ses musiques à la radio, par exemple, vous vous dites quoi ? 

En fait, c'est terrible parce que depuis 30 ans, je zappe dès que je l'entends, dès que je le vois à la télé. Donc, les premières mesures de ses chansons, je les connais toutes parce qu'il faut vite que je change avant que sa voix n'entre. 

Vous disiez "J'ai plein de choses à rattraper". 

Oui, parce qu'il est tellement incroyable. Très moderne et en même temps, avec une rigueur très à l'ancienne. Parce que lui baigne dans la musique classique, la poésie. Il se sert d'un langage très moderne, mélangé à une finesse à l'ancienne. 

La reconnaissance

C'était très, très important et comme c'est venu très tard. Il a commencé à avoir un vrai succès pour lui. Il avait 50 ans passés. Il n'en revenait pas. C'était surtout les jeunes qui le touchaient plus que tout. De toucher un public de jeunes. Mais après, je pense qu'il a été blessé de ne pas être reconnu pour Melody Nelson et d'autres d'autres albums. C'est ce qui a fait la beauté de son personnage aussi, c'est le fait de ne pas avoir eu de succès pendant si longtemps. 

Dans sa musique, il a connu des blocages ?

Je ne sais pas. C'est tellement des choses que j'aurais aimé savoir. J'ai tellement de questions sur, justement, ses méthodes. 

Je le voyais avec son dictionnaire de rimes tout le temps. Ça, c'était vraiment quelque chose dont il avait besoin. 

Après, je ne sais pas s'il avait besoin d'alcool. Je pense que oui, mais je ne sais pas à quel point. Et justement, je pense qu'il arrivait à écrire parfois quand il n'était pas chez lui, sur des tournages de ma mère. Elle me raconte qu'il pouvait la suivre partout sur ses tournages à elle, parce qu'il écrivait. Je me souviens qu'il sifflait ses mélodies sur un dictaphone. Il nous faisait écouter des débuts de mélodies sur son piano. Il fallait qu'on sélectionne et qu'on mette des croix sur ce qu'on préférait. C'est peut-être plus tard que j'ai été tellement flattée que mon avis lui importe. 

5 rue de Verneuil
5 rue de Verneuil © Getty

5 bis rue de Verneuil

Sa maison, c'était une vraie maison de célibataire. Moi, il m'a réservé une pièce là-haut où je pouvais avoir mes affaires et ne pas le gêner. Mais c'était ça, il ne fallait pas le gêner dans son environnement. 

Mais après sa disparition, vous avez laissé sa maison de la rue de Verneuil en l'état.  

Oui, même le frigo était plein. J'ai laissé les choses pourrir. Les boîtes de conserve, je ne savais pas que ça explose avec le temps. Tout est resté, jusqu'à l'odeur qui restait, l'odeur de cigarette qui est restée très longtemps. Mais je voulais capturer cet endroit et que ça se soit figé dans le temps. 

Trente ans après sa mort, vous avez décidé d'en faire un musée. Ça a été pour vous le fruit d'une longue réflexion. A quel moment est ce que vous avez décidé de sauter le pas à ouvrir au public ce qui était devenu pour vous comme un sanctuaire ? C'est comme ça que vous le décrivez ? 

Oui, mais j'ai fait plein de machines arrières. En fait, ça fait 30 ans que je dis que je veux l'ouvrir et en même temps, dès qu'il y a peut être une possibilité, je referme la porte. J'ai compris que c'était un endroit qui était à moi. Enfin, ça n'a jamais été à moi, justement. C'était toujours sa maison, mais c'est moi qui avais la clé et je m'y enfermais pour le retrouver. Pour retrouver comme un mausolée. 

Je ne pouvais pas aller au cimetière parce qu'il y avait toujours des gens. Donc, c'était le seul endroit où il y avait encore une part de secret.

Je pense maintenant que ça va sans doute se faire. J'analyse maintenant avec le fait d'être partie aux États-Unis. J'ai pris du recul. Ce n'était plus mon quartier, ce n'était plus quelque chose de tellement intime que je ne voulais pas le partager, en fait. Aujourd'hui j'ai besoin de le lâcher. 

2 mars 1991

Je me souviens avoir appris qu'il était mort à la télé. J'étais chez une amie. À cette époque-là, évidemment, pas de téléphone portable. 

Je l'avais vu la veille ou l'avant-veille. J'allais m'installer chez lui parce que je n'allais pas bien et on avait décidé que j'allais habiter avec lui.

J'ai appris par un flash spécial. 'Les pompiers sont rentrés chez lui'. Je suis tombée, je crois. Et après, mon amie m'a amenée rue de Verneuil en catastrophe, évidemment. J'ai vu ma tante dans la rue. C'est Bambou qui l'a découvert avec les pompiers. Il sont rentrés par le balcon. Et puis, je suis allée tout de suite le trouver et je me suis allongée avec lui. 

Apprendre à vivre sans lui, à se relever, c'est passé par quoi ? 

Yvan. C'est Yvan qui m'a ramassée. Je l'ai recroisé un mois après que mon père soit mort. Et je me souviens. Je pleurais tout le temps. J'étais une loque. Et puis je suis tombée amoureuse. Donc voilà. 

Carte blanche

Pour sa carte blanche, Charlotte Gainsbourg a choisi de lire "Fuir le bonheur de peur qu'il ne se sauve". 

Programmation musicale

SERGE GAINSBOURG - En mélodie

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