Elle est philosophe et romancière. Son nouveau roman, après "Bouche cousue", "Bon petit soldat", ou encore "Magda" vient de paraître chez Julliard. L’histoire d’une jeune femme et de son secret – un viol, commis par un homme au-dessus de tout soupçon. Mazarine Pingeot est l'invitée d'Augustin Trapenard.

Mazarine Pingeot à Paris en avril 2019
Mazarine Pingeot à Paris en avril 2019 © Getty / Eric Fougere - Corbis

Philosophe et romancière, elle écrit, depuis son premier roman, sur le poids des secrets et des silences. 

"Se taire", son dixième roman, est un livre dans l'air du temps, écrit par une femme de son temps. Elle nous raconte, dans une France post MeToo, l'histoire d'un silence. 

On parle de féminicide, d'intime, de fictions et de temps avec Mazarine Pingeot, invitée de Boomerang. 

Carte blanche

Pour sa carte blanche, Mazarine Pingeot a écrit un texte inédit. 

Chaque été, au mois d’août, je m’entraîne à ne rien faire. Et ne croyez pas que ce soit facile. Au contraire, dans mon cas, il s’agirait plutôt d’une épreuve – non pas au sens où la douleur ferait partie du programme – mais plutôt d’un saut d’obstacle, d’un combat, d’une expérience intégrale.

D’abord, je suis une fille de mon temps, et mon temps n’est pas clément pour les paresseux, ceux qui traînent, qui rêvassent, ceux dont la productivité égale zéro, ceux qu’on ne peut même pas associer à l’idée de productivité. Ceux qui provoquent un peu, les gens de mauvaise volonté, les gens qui refusent, qui renoncent, qui doutent, qui vous ralentissent. Et pourtant, de la productivité, on peut en fabriquer même en quantité réduite dans une journée : laver le linge, faire la vaisselle, être utile, servir à quelque chose quoi ! S’intégrer dans la grande chaîne du sens, c’est-à-dire de l’utilité, la grande chaîne où être ce maillon là est tellement satisfaisant… tellement indubitable. Et là, voici qu’août arrive, je quitte la ville où l’engrenage fonctionne à merveille, je mets un pied dans la nature où un rythme s’impose, s’oppose, un rythme de guêpe et de coucher de soleil, de chant du coq, un rythme lent mais sûr, et dans lequel on dirait qu’on m’a oubliée, un rythme où je ne sers à rien, sinon à l’écouter et à m’y fondre. Mais voilà bien deux tâches économiquement nulles. Et moi je résiste, je me demande ce que je dois faire, ce que je dois lire, la culpabilité cogne, sonne le rappel, elle me murmure : « Si tu veux avoir une valeur quelconque, lève toi immédiatement du champ d’herbe où tu te vautres, ne parle plus aux sauterelles, elles ne peuvent pas te comprendre, ne te concentre pas sur ce que tu respires, c’est passif, respirer, et l’odeur de lavande ça suffit à l’ambiance, ça ne peut pas devenir un but en soi. » La culpabilité est en conflit évident avec les criquets. Pendant un temps, ils livrent bataille. Pendant un temps seulement. A un moment, les criquets gagnent. C’est ce que j’appelle l’été.

« Pour les gens sans imagination, un espace vierge sur une carte est un gâchis », écrit Aldo Léopold dans Esthétique d’une protection de la nature, pour les gens des villes et autres sujets économiquement compétitifs, des ‘journées passées dans les arbres’ sont un gâchis.

Je suis cette fille de mon temps. Mais je suis aussi celle qui veut du temps. Pour le prendre. Du temps pour le perdre. Du temps pour le ‘gâcher’. Du temps pour oublier qu’on doit y inscrire des palmarès. Des prix de remplissage. Des médailles de rapidité. Des accessits de performance.  

Et l’été procède à cette transmutation : le temps gâché devient le temps profond. On peut même risquer l’ennui.

Mais la rentrée reprend ses droits, et j’écris sur ce temps. Il devient alors autre chose. Il est là, ressaisi en mots, et livré, trahi. Je suis bien une fille de mon temps. 

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Dionne Warwick – Walk on by

Hervé – Cœur poids plume

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