Éminence cathodique, égérie du Beaujolais et éternelle figure de la vie littéraire, il fait paraître, après-demain, un nouveau livre, "... mais la vie continue", un éloge du grand âge plein de bon sens et de malice. Bernard Pivot est l'invité d'Augustin Trapenard.

Bernard Pivot
Bernard Pivot © Getty

Avec Apostrophes, Bouillon de Culture et ses cinq années passées à la tête de l'Académie Goncourt, il est sans conteste, l'un des hommes les plus influents du Monde des Lettres. Dans ... Mais la vie continue, en librairie le 6 janvier 2021, il examine les mystères, les travers et les joies du troisième âge. Bernard Pivot est dans Boomerang.

Extraits de l'entretien 

Bernard Pivot : 

"J'ai adoré poser des questions, je suis devenu journaliste pour ça. Ma chance c'est d'être un vieil homme qui continue d'être curieux."

Au cours de l'émission, l'ancien présentateur de la célèbre émission littéraire de France 2 a évoqué : ses mauvaises résolutions, le rêveur qu'il a toujours été, son regard sur l'actualité anxiogène, le désarroi du secteur culturel par rapport à la crise pandémique, sa façon de cultiver la force de la passion littéraire, la sagesse littéraire du grand âge, le statut de l’écrivain et des artistes, et la force de l'écriture.

Le grand âge, avantages et inconvénients

Sur la santé 

Bernard Pivot : "Les angoisses augmentent à cause de la santé. On n'y pense pas quand on est dans l'éclat de l'âge. Tandis que maintenant, à la moindre courbature, à la moindre insomnie, à la moindre douleur, on s'inquiète. Quand on est vieux, on est obsédé par sa santé."

Sur la mort 

"Ce qui me fait peur ? La mort. J'ai toujours pensé à la mort. Quand mon meilleur ami est mort, j'avais 40 ans et lui en avait vingt de plus. Plus on avance en âge, plus on se dirige vers l'acte final et plus on y pense. 

Cela fragilise parce que ce n'est pas très agréable de penser à la disparition. Mais le plus grave est de penser à l'état final, aux graves infirmités des dernières années de la vie. 

Quand je vois les images dans les Ehpad, je suis chaque fois terrifié de voir des femmes effondrées dans des fauteuils, des hommes, qui ne peuvent plus parler, c'est insupportable. Mais je trouve de la force dans les livres, dans la lecture, dans la famille, et chez les autres aussi."

Les regrets

"Avec le grand âge, quand on jette un regard sur le passé, on peut se reprocher de ne pas avoir mieux fait. Je me demande parfois si j'ai consacré assez de temps à mes enfants. On a des regrets. On pense qu'on aurait pu faire mieux. Sinon, je vis mon âge avec beaucoup de beaucoup de foi, d'intérêt et de curiosité." 

Le jeunisme

"Je déteste le mot jeunisme : il confirme qu'il y a un apartheid de l'âge. Les partisans du jeunisme, finalement, détestent les vieux. Je me suis senti vieux pour la première fois le jour de mes 80 ans. Pas à 70 ans, parce que j'ai beaucoup fait de choses, entre 70 et 80 ans. Mais 80 ans m'a fichu un coup, je me suis dit : "j'entre dans le grand âge, je vais vers le plus grave, vers la tragédie."

L'amour

Dans mon livre j'ai écrit : ""Heureux ceux qui baisent avec la régularité des vieux pratiquants. Ce verbe 'baiser' je l'écris, mais ne le prononce plus devant mes amis. Je dois dire qu'il leur déplaît, qu'il les incommode. "Faire l'amour" est l'expression adéquate. 

Certains préfèrent l'emploi d'expressions qui dévalorisent l'acte sexuel, comme "faire la bête à deux dos", "Connaître" au sens biblique, ou le solennel. "Accomplir l'acte de chair". Le mieux, somme toute, est "honorer". 

Il ne faut jamais s'arrêter de faire l'amour. S'arrête-on de boire, de manger, de parler, de lire, de marcher, de conduire ? Non ! Pourquoi donc s'arrêter de baiser ? 

L'homme a d'autant plus de chances de copuler dans son grand âge que ce fut, durant toute sa vie, un acte familier et toujours très apprécié de sa partenaire comme de lui-même. En somme, il continue sur sa lancée. Il touche les dividendes de sa longue expérience. Bien sûr, il honore moins souvent, mais avec une attention, une patience et une imagination dont il était dépourvu dans sa jeunesse et qui forment ce qu'on peut appeler après six décennies de Tagada du savoir jeunesse et du savoir-faire Tagada."

Le paradoxe est celui-ci : "c'est que quand vous êtes jeune, vous avez à long terme beaucoup de temps devant vous. Vous êtes impatients et vous ne voulez pas perdre votre temps. Et aujourd'hui, alors que j'ai très peu de temps devant moi à court terme, j'ai tout mon temps." 

La curiosité 

"J'ai la chance, finalement d'avoir été journaliste et d'avoir été toujours curieux de la vie. Et je pense qu'aujourd'hui, ma chance en tant que vieil homme, c'est de continuer, d'être curieux et j'invite toutes les personnes âgées à continuer à manifester de la curiosité pour toutes les choses du monde."

Sur la rêverie : 

"L'intérêt, quand on est, quand on est retraité, quand on a du temps devant soi, c'est de s'asseoir, et de rêver à ceci ou cela, à n'importe quoi. C'est un plaisir inouï qu'on n'a pas quand on a une vie familiale, une vie professionnelle.

Est-ce que je médite ou est-ce que je philosophe ? Je ne sais pas, Je suis plutôt un rêveur des confins. 

Je pense qu'il n'a pas beaucoup de place dans le monde actuel pour les rêveurs, y compris pour ceux qui, malheureusement, n'ont pas de boulot. Est-ce que l'on rêve davantage quand on n'a pas de boulot ? Je crains que non. 

Je pense que le rêve appartient à ceux qui ont l'esprit libre, à ceux qui ont à une disponibilité du temps. Si vous avez des graves problèmes, si vous êtes malade ou si vous êtes chômeur, vous ne pouvez pas rêver."

Le délestage 

"En vieillissant, il faut savoir sélectionner ses centres d'intérêt. Il faut savoir se délester de certains sujets. Je ne suis pas du tout gandin, mais la mode m'intéressait. J'adorais regarder les défilés, lire les comptes-rendus des critiques. Mais maintenant tous les articles se ressemblent et on crie trop au génie !"

Sur la culture et l'émission Apostrophes

Sur le désarroi du milieu de la Culture : 

"Ce que je crains surtout, c'est qu'avec le confinement certaines personnes ayant pris la mauvaise habitude de ne plus aller au cinéma, au théâtre, dans des expositions, restent chez eux à regarder les séries TV. Puis qu'ils se disent : "Pourquoi sortir ? Pourquoi aller dépenser de l'argent pour avoir une exposition au cinéma alors que nous avons tout à la maison ?"! Je crains la paresse.

Moi, je ne regarde pas les séries : j'ai 85 ans, et même si j'ai beaucoup de temps, je préfère rêver".

La valeur et l'importance des rencontres

"Les autres vous apportent tout. Si vous n'êtes pas attentif aux autres, vous perdez votre vie ! J'ai été attentif à Georges Simenon, à Claude Lévi-Strauss, à Albert Cohen, Marguerite Yourcenar… On est attentif à ses amis, à ses enfants. Et quand on est attentif aux autres, on leur pose des questions. J'ai adoré faire ça. J'ai emmerdé des parents et des amis en leur posant des questions indiscrètes. Je suis devenu journaliste parce que j'aimais poser des questions." 

Faire parler les autres

"Une bonne question permet à celui à qui elle est posée de d'exprimer quelque chose, à quoi il n'avait pas pensé. Elle produit du sens. 

Très souvent les gens disent "C'est une bonne question..." La question les surprend et ils se donnent quelques secondes de plus pour pouvoir y répondre d'une manière exacte. 

Il y a des mauvaises questions aussi : "Alors, monsieur Pivot, quelle est votre actualité ?" C'est stupide. L'intéressant, c'est ne pas poser cette question, mais de trouver l'actualité du personnage que vous interviewez à travers d'autres questions que celle-ci."

L'écriture

"L'écriture est essentielle, sans elle, il n'y a pas de livres. D'ailleurs, très souvent, dans mes rêveries, je pense à des écrivains qui sont en train d'écrire devant leur ordinateur ou bien avec leur plume." 

La place des écrivains

"Il y a les intellectuels qu'on entend beaucoup qui sont interviewés sur Twitter, la radio, la télévision et dans les journaux. Mais l'écrivain lui-même n'a plus la place qu'il avait il y a encore cinquante ou soixante ans. Comment ça s'explique ? Parce qu'il y avait Sartre, Camus, Mauriac... Les écrivains étaient aussi des penseurs."

L'influence d'Apostophes

"Je me suis toujours considéré, non pas comme un être de pouvoir, mais comme un être d'influence. Grâce à l'émission Bouillon de Culture ou Apostrophes, j'ai influencé le choix des livres du public, des milliers de livres ont été vendus et des auteurs ont été découverts."

Carte blanche

Pour sa carte blanche, Bernard Pivot a choisi d'écrire un texte sur le vaccin.

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  • Georges Brassens- Le temps ne fait rien à l’affaire
  • Paul Mc Cartney - Find my way
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