Qu'est-ce qu'une langue vivante ? A-t-elle une histoire tant celle-ci est vibrante, incandescente, cette langue que l'on ne saurait cultiver car tout entière du côté de la beauté. Que devient-elle ? Jean Védrines est l'invité d'Augustin Trapenard.

Jean Vedrines
Jean Vedrines © © Richard Dumas

Aujourd'hui, on interroge la langue et ce qui la rend vivante. Peut-on la préserver, la réactiver ou bien alors, n'est-elle pas destinée à mourir ? 

Avec Jean Védrines qui, dans son livre, Morte Parole, raconte l'histoire de deux amis dont l'un devient professeur et qui, par sa culture, son érudition, ses lectures, s'élève évidemment, mais sans s'en rendre compte. Il éteint en même temps le feu de la langue et à un moment bouleversant où l'on comprend le pouvoir que lui confère cette culture. Pour lui, cette langue cultivée est une revanche, une revanche compliquée écrite sur les mots imprévus qui viennent du ciel. 

Son texte en est le témoin car Jean Védrines questionne la langue autant qu'il lui donne vie, après être entré dans la littérature il y a une vingtaine d'années avec Château Perdu, il n'a cessé d’exalter une parole incandescente.

Âge d'Or, son dernier roman, qui vient de paraître chez Fayard, raconte l'histoire d'un poète sans œuvre, d'un perdant magnifique confronté aux débris de ses révolutions rêvées.

Carte blanche

Pour sa carte blanche, Jean Védrines a écrit un texte inédit : 

Enfant, je joue à Jules. Jules Védrines, mon grand-père, un des premiers aviateurs. 

« Un héros », j’entends dire le dimanche en famille. « Un héros de 14-18, l’aviateur le plus casse-cou, une offense aux Boches. »

« Un anarchiste », on rajoute souvent, rigolards. « Une sorte d’anarchiste », on corrige aussitôt, bien sec, bien froid, comme si l’anarchie c’était mal.

Héros, je vois à peu près : Jules n’est pas un homme ordinaire, même pas le père ou ses amis, ses camarades, il préfère dire, des géants, pourtant, eux autres, mais qui marchent lent, travaillent dur à l’usine, dans les trains. Héros, c’est de se glisser dans la boîte en carton-pâte d’un petit fuselage, de décoller quand ton moteur pétarade, et de voler tout seul, très haut, perdu dans les nuages.

Et de tomber aussi, de se tuer, de faire le mort comme il est arrivé au grand-père, le jour d’avril où un vent violent, le Mistral de la vallée du Rhône, l’a empoigné dans le ciel, précipité au milieu des vignes, et enfoui sous la terre.

Pour le moment, Jules est suspendu dans le salon. Son portrait, un grand cadre noir et blanc, est accroché dans les hauteurs, au plus près du plafond, presque aux altitudes où il a voulu passer sa brève vie. Et tous les jours, des sommets où il plane, il me regarde en souriant. Une autre photo le montre avec ses ailes. Celles de son avion, je veux dire, et il y en a quatre, couplées l’une au-dessus de l’autre, de chaque côté du fuselage – deux fois plus que n’en ont les anges ! Une ruse, évidemment, parce qu’il était très malin, Jules, et qu’il allait montrer aux angelots maladroits des églises comment s’y prendre pour éviter la panne, la chute, la déchirure des ailes.

Mais le grand-père anarchiste, je ne comprends pas. Une fois, j’entends qu’il a baptisé chacun de ses avions « La Vache ». Comme je ris aux éclats, on me coupe : « Les Vaches, c’est pas ce que tu crois. C’est une insulte, le nom d’oiseau qu’on lance aux flics pour bien les enquiquiner. » 

Anarchiste, c’est celui qui n’aime pas la police ? Mais alors, nous aussi, on est de l’anarchie : l’an passé, à Paris, il y a eu Charonne et le père, ses amis, racontaient tout le temps que les CRS s’étaient conduits en nazis, des vraies brutes, des SS. 

Je ne comprends pas. Tant pis : faut que je le demande au père : « Si tu fais pas l’anarchie, comme Jules, qu’est-ce que tu fais, toi ? »

Il se tourne vers moi, il est tout doux : « Je prépare la révolution, garçon. »

La révolution ? Première fois que j’entends le nom. Ça doit être le soir, quand les camarades se réunissent dans le salon.

Je retourne jouer. La vie de Jules. Quand il survole le pays, les villes, les rivières. Pour faire comme lui, j’ouvre des cartes, des atlas, et il me montre les contours des montagnes, le nom des mers, des fleuves, la géographie des mots. Maintenant quand j’écris, c’est lui qui trace les noms de lieux, l’amorce des histoires, des légendes.

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Jean FERRAT - Camarades

TYLER THE CREATOR - Earfquake

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