Il est l’un de nos plus grands intellectuels. Humaniste convaincu, théoricien d’une pensée complexe, il est à la fois un témoin avisé de l’histoire et un observateur alerte de notre époque. "Leçons d’un siècle de vie", son nouveau livre, vient de paraitre. Edgar Morin est dans Boomerang.

Le sociologue Edgar Morin, 2019
Le sociologue Edgar Morin, 2019 © Maxppp / NICE MATIN

À quelques semaines de son centième anniversaire, qui aura lieu le 8 juillet prochain, il est venu partager sa vision du monde, et revient sur une existence placée sous le signe de l'engagement, de l'humanisme et du questionnement. Leçons d'un siècle de vie, son nouveau livre, ainsi que ses Mémoires en édition de poche, viennent de paraitre. On parle des années, des erreurs, des espoirs, mais aussi de la beauté. Edgar Morin est dans Boomerang

Pour sa carte blanche, le sociologue a choisi de partager un de ses ultimes souhaits

Augustin Trapenard :

Le livre d’Edgar Morin, humaniste convaincu et observateur alerte de notre époque est un partage d’expérience lumineux !

Extraits de l’entretien :

Augustin Trapenard : Quel enfant avez-vous été au cours de ce siècle ?

Edgar Morin :

Je suis l’enfant du XXème siècle, c’est là que j’ai vécu mon adolescence, la guerre  a été une école de formation très importante.

"J’ai été un enfant marqué par la mort de sa mère à 10 ans, j’étais fils unique devenu orphelin. J’ai eu une adolescence solitaire mais cette solitude était une solitude de culture, je lisais intensément, je bouffais du film sans arrêt. J’allais au musée du Louvre, j’allais aux concerts symphoniques, c’est une époque décisive où je m’ouvre à la vie, à la culture, à la politique aussi. C’est une époque de tragédies, celle du stalinisme et du nazisme, la guerre qui se faisait..."

Que reste-t-il de cet enfant ?

"Une très grande curiosité."

Depuis votre enfance combien de fois avez-vous échappé à la mort ?

"Je n’ai pas fait de comptabilité, mais il y a eu le risque d’arrestations par la Gestapo, puis la tuberculose, des septicémies, une hépatite grave et des maladies qui ne m’ont pas emporté grâce à mon épouse qui m’a toujours sauvé in extremis. Et puis, j’ai failli ne pas naitre puisque ma mère malade du cœur voulait avorter…"

Quel rôle a joué le hasard dans votre vie ?

"Le hasard, cette chose mystérieuse dont on ne sait ce qu’il y a derrière a joué un très grand rôle dans la mienne."

Quand avez-vous compris que vivre consistait peut-être à attendre l’inattendu ? Et comment fait-on pour composer sereinement avec lui ?

"Le pacte germano-soviétique, le désastre de la France dont la moitié fuyait comme une apocalypse… l’inattendu sans arrêt était là. 

Le fait est de ne pas croire que le présent est éternel. La vie humaine personnelle est une aventure. Cette aventure que l’on vit toute l’humanité la vit aussi. La pandémie en est un exemple. 

Un monde incertain dans lequel il n’est pas impossible d’assister au retour de la barbarie écrivez-vous. Comment faire advenir un monde meilleur ?

"J’ai essayé dans mon livre de repenser le monde actuel. Marx en son temps a laissé deux trous noirs. La première concerne l’homme, il voyait un homme producteur mais avait omis la psyché, la complexité humaine. Le deuxième oubli c’est qu’il croyait que la matière était une réalité fondamentale alors qu’aujourd’hui la science nous montre que l’énergie et la matière peuvent se transformer l’une et l’autre… Il y a des lacunes énormes. Il faut donc repenser le monde. On peut espérer la création d’une force politique nouvelle et cohérente capable d’allier économie, écologie etc."

Et qui repose sur un humanisme régénéré, écrivez-vous. Cette pensée humaniste, elle vous habite depuis quand ? 

"Je l’ai eu très jeune, quand j’ai lu Montaigne qui écrit Tout homme est mon compatriote ou quand j’ai lu Dostoievski et que j’ai vu sa compassion pour les humiliés… c’est entré en moi dès l’adolescence. "

L’humanité affronte des périls qu’elle a créé elle-même, avec le nucléaire, l’arme atomique, la dégradation de la biosphère. Le déchainement de cette machine techno-économique animée par une soif inextinguible de profit.

Si on prend conscience de ça, on voit dans quel sens on peut aller."

Qu’est-ce qui nous rend humain ?

"C’est la bonté,  la compréhension d’autrui, la compassion pour le malheur."

Il y a une maxime que vous aimez : « A la doctrine qui répond à tout, plutôt la complexité qui pose des questions… ». En un siècle d’existence, quelles erreurs avez-vous faites ?

"Je suis resté longtemps pacifiste et je n’ai pas compris tout de suite le processus hégémonique de l’Allemagne nazie, ce que j’ai corrigé en devenant résistant. Et puis je suis devenu communiste, ce fut ma deuxième erreur. J’ai eu la croyance en une vraie civilisation fraternelle socialiste, 

J’ai passé 6 années en Stalinie et puis je me suis désintoxiqué. J’en ai gardé une haine de tout fanatisme, de toute pensée unilatérale.

Quel regard portez-vous sur cette société de surveillance armée de technologies qui encadrent nos vie et chassent tout élément de hasard ?

"Nous n’en sommes pas encore tout à fait là mais toutes les précautions prises pendant la pandémie sont comme une répétition générale de ce que pourrait être une société de surveillance totale. J’ajoute que malheureusement la technique permet de contrôler tous les aspects les plus privés de la personne humaine. Il faut résister à cette évolution."

Vivre pour vous ça veut dire quoi ?

Vivre ce n’est pas survivre, ce n’est pas seulement développer son jeu individuel mais être au sein d’une communauté.

Il faut retrouver la solidarité. C’est aussi pouvoir être reconnu par autrui dans sa pleine qualité humaine."

C’est aussi jouir des possibilités qu’offre la vie. Aujourd’hui de quoi jouissez-vous ?

"Mille petites choses me réjouissent, manger dans un bon restaurant italien ou japonais, voir le soleil le matin, contempler le visage de ma compagne et pouvoir l’embrasser, j’ai mille petits bonheurs quotidiens"

Le temps qu’est-ce que cela représente pour un homme qui fêtera ses 100 ans dans quelques mois ?

"A force de passer les années 80, 90 et de voir que je ne mourrais pas, je me suis habitué à vivre. Brusquement l’arrivée de mes 100 ans est comme une cloche qui me rappelle l’imminence de ma fin, jusqu’ici ma vitalité a chassé le spectre de la mort, mais son ombre se rapproche, elle est là."

Vous aspirez aussi à une vie poétique…

La prose de la vie ce sont les choses que l’on fait par contrainte, la poésie nous donne un état de contentement, d’exaltation que l’on trouve dans l’amour, la musique, les rencontres. La poésie c’est tout ce qui nous donne un sentiment d’effusion, elle ne doit pas seulement être écrite mais vécue !

Programmation musicale

LEO FERRÉ – AVEC LE TEMPS

Aller plus loin

📖 LIRE : Leçons d'un siècle de vie, Edgar Morin, Ed. Denoël

🎧 ECOUTER : Le grand entretien de la matinale avec Edgar Morin (2020)

Les invités
  • Edgar Morinsociologue, philosophe et directeur de recherche émérite au CNRS
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