Du recul, des doutes, mais aussi un certain humour ! Dans son nouveau roman, "La chance de leur vie", à travers le portrait d'une femme discrète mais qui n'en pense pas moins, elle saisit un instantané des Etats Unis avant l'élection de Donald Trump ! Agnès Desarthe est l'invitée d'Augustin Trapenard.

Agnès Desarthe
Agnès Desarthe © AFP

En plongeant une famille d'expatriés français dans une Amérique qui, sans le savoir, est sur le point d'élire Donald Trump, la romancière française Agnès Desarthe s'interroge sur le destin et l'histoire des deux grandes nations que sont la France et les Etats Unis.

Son dernier livre La chance de leur vie est paru aux éditions de l'Olivier en août 2018. On parle fictions, langue, imagination et littérature avec Agnès Desarthe

Lire un extrait

Agnès Desarthe au micro d'Augustin Trapenard

Toutes cultures confondues, l'Amérique est un lieu commun connu de tous. Je suis une grande admiratrice de la culture américaine, et je suis stupéfaite de voir à quel point elle nous inonde.

Le français est une langue que je continue d'apprendre sans cesse et d'explorer comme une langue étrangère. L'écriture est une enquête, une recherche et une difficulté.

Les libraires résistent mieux en France que dans bien d'autres pays. Cela est lié à notre politique culturelle, qui nous honore, mais c'est aussi très fragile.

La folie des catégories nous pousse à être femme au foyer, jeune actif, transgenre tatoué... Sans sarrêt, une case se propose pour vous accueillir. Mais une femme qui dit qu'elle n'est rien ne se laisse jamais attraper.

Carte blanche

Pour sa carte blanche, Agnès Desarthe a choisi de nous écrire un poème. 

Mon chien est très content

J’entends ses griffes non rétractiles

Déraper de joie dans l’escalier

Il m’apporte un cadeau

Mon chien

Je l’entends grogner et gémir

D’un plaisir anticipatoire

De l’autre côté de la porte.

Je suis dans mon appartement

Au troisième étage

Les gens du premier déménagent

Je ne les connais pas

Ne les ai jamais vus.

Mon chien est sorti se dégourdir les pattes

Dans l’escalier glissant de notre immeuble

Ses griffes non rétractiles grattent à mon huis

J’ouvre et que vois-je

Oh ! dans sa gueule

Comme c’est joli

Une mitaine, un béret d’angora

Ou peut-être un chausson en cashmere d’alpaga

Mon chien remue la queue

Mon chien est très content

Il s’assied, puis se relève

Et s’assied encore

Le cadeau entre les dents

Donne, Paco

Donne, mon chien

Il lâche la mitaine, le béret, le chausson

Et je constate qu’il s’agit d’un lapin

Un lapin nain d’un joli beige

Doux comme un angora en cashmere d’alpaga

Un vrai petit lapin

Un lapin mort

Tué par Paco, mon chien.

Que faire ?

J’essuie mes mains humides de vaisselle

Sur mon pantalon beige

Couleur lapin

Et je ramasse la bestiole

Légère comme un pompon

Chaude et morte oui bien morte

Je regarde dans la cage d’escalier

Deux étages plus bas

Les cartons entassés

Je descends

Le lapin mort à la main.

Là-haut, j’ai refermé ma porte

Sur Paco, mon chien.

Il est puni pour son cadeau

Je n’ai rien dit, mais il le sait.

Il pleure, le museau entre les pattes.

Il ne comprendra

Jamais

Rien

A cette histoire

Je descends, le lapin mort à la main

Comme si j’étais, moi, l’assassin

N’importe qui pourrait me voir

C’est un risque énorme

N’importe qui pourrait me voir

Le lapin mort à la main

Mais il n’y a personne

Personne dans l’escalier

Que je descends

Le cœur sautant dans ma poitrine

Que je descends jusqu’au premier

Jusqu’au carton

En haut d’une pile

Un carton vide

A l’exception d’une feuille de salade

J’y glisse le petit corps

En forme et en matière

De mitaine, de béret, de chausson

Le petit corps mort

Du lapin

Assassiné par mon chien

Mon chien qui n’y comprend 

Rien

Comme l’enfant

Qui demandera dans une heure

Cinq minutes

Ou demain

A ses parents

Qu’est-ce qu’il a bidule-truc ?

Pourquoi il a du sang ?

Pourquoi il ne bouge pas ?

A ses parents qui ne comprendront

Rien.

Et après ? me demande mon mari

A qui je raconte cette histoire

Des années plus tard.

Après, je suis partie.

Où ?

J’ai fui ?

Pourquoi ?

Je ne sais pas.

Moi-même, je n’y comprends

Rien.

Les invités
Programmation musicale
  • PAUL SIMON
    PAUL SIMON

    America

    2013

  • CHARLOTTE GAINSBOURG

    Les oxalis (radio edit)

    2018

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