Chanteuse populaire, meneuse de revue infatigable à Paris et Las Vegas, "queen" incontestée du "prime time", ambassadrice acharnée de la lutte contre le SIDA, ses 75 ans de carrière sont une succession de rebonds et de réinventions. Ce matin, elle est notre inspiration. Line Renaud est l'invitée d'Augustin Trapenard.

Line Renaud en janvier 2020 à la présentation Jean-Paul Gaultier pendant la fashion week à Paris
Line Renaud en janvier 2020 à la présentation Jean-Paul Gaultier pendant la fashion week à Paris © Getty / Edward Berthelot/GC Images

En plus de neuf décennies, elle a vécu une vie faite de rebondissements et de réinventions. Incarnation de l'optimisme, c'est une artiste populaire qui n'a jamais cessé de s'occuper des autres. Dans "En toute confidence", elle revenait sur tout ce qu'elle n'avait pas dit jusqu'à aujourd'hui. On parle de résilience, de music-hall, de Las Vegas et de fantômes avec Line Renaud, invitée de Boomerang. 

Extraits de l'entretien : 

Line Renaud : "J'étais faite pour chanter le bonheur"

Un optimisme aujourd’hui forgé pendant la guerre 

Line Renaud : "Il faut bien garder le moral, sinon on se flingue. J'ai survécu à quatre ans de guerre, donc on va s'en sortir ! 

Quelquefois, je baisse un peu les bras, mais je me relève très vite. On est bien obligé parce que si on se laisse atteindre, on s'écroule. 

Pendant la guerre, il y avait des moments où on n'avait plus à manger. J'étais une enfant, il n'y avait plus de lait. On a été évacués. On était sur les routes de France, on n'est pas allé plus loin qu’Amiens. On était bloqués par les Allemands. Les premiers sont arrivés dans la cour de la ferme où nous nous étions réfugiés. J’ai alors vu ma mère arriver devant un de leur tank. Quelle image ! Ensuite, on résiste mieux à la peur. Mais je suis encore effrayée par les attentats." 

Les femmes de sa famille au centre

LR : "Il y avait beaucoup de femmes autour de moi. Elles m’ont appris le travail. Je n’ai vécu que dans cette valeur. Je les ai vues travailler jour et nuit parce qu'il fallait bien. Il n'y avait pas d'argent à la maison. Mon père était à la guerre, quatre ans prisonnier des Allemands. Ma grand-mère cousait et vendait dans le magasin qui faisait à la fois épicerie et station-service. Ma mère travaillait à dix kilomètres de la maison, qu’elle faisait à bicyclette, dans le froid. Elle faisait le trajet quatre fois par jour, et faisait des heures supplémentaires en coiffant les voisines."

Un jour elle invite sa grand-mère à Las Vegas

LR : "Dans mon dernier livre, j’écris : 'Vingt violonistes entouraient grand-mère et jouèrent pour elle "Mademoiselle from Armentières". Submergé par l'émotion, elle fondit en larmes, cachant vite son visage dans ses mains. C'était la première fois de ma vie que je la voyais pleurer. 

On ne pleurait pas chez nous. Nous n'en avions pas le temps.'

Je trouve que l’on n'a pas besoin de montrer son chagrin. Et je me cache encore pour pleurer. J’en ai eu des raisons d’être peinée, mais le pire c'était la guerre. Les cafés étaient fermés. Les Allemands voulaient les faire rouvrir. L’un d’eux venait et voulait encore un verre de cognac et comme ma grand-mère le lui refusait, il nous a tenues en joue presque la moitié de la nuit ma mère, ma grand-mère et moi."

Un AVC surmonté

LR : "Je voulais rendre mon accident vasculaire cérébral public en pensant que ça pourrait aider d’autres personnes, mais mes amis les plus proches n’ont pas voulu. Or on s’en sort de l’AVC ! Pendant ma convalescence, je me suis demandée ce que j’allais faire ensuite. C’est ma façon de fonctionner. 

Après l’AVC, il y a beaucoup de beau. Une année en plus, c’est une année de bonheur en plus."

Remarquée au début des années 1940 par le directeur de Radio Lille

LR : "J’ai failli devenir une femme des ondes. Beaucoup de choses tiennent du hasard. Mais je n’y crois, je pense que les choses sont écrites. 

Je devais faire une audition. Je ne croyais pas que ma mère allait accepter parce qu'il fallait aller à Lille et on n'avait pas les moyens. Finalement, elle accepte. A cette audition, je réalise qu’il s’agit de chansons classiques. Une personne dans la salle, que je ne voyais pas (j'étais éblouie par les lumières) me dit : "Je suis aussi le directeur de Radio Lille". Et c'est là que j'ai signé mon premier contrat d'artiste, en septembre 1945, où j'ai commencé comme chanteuse à Radio Lille. C’était des chansons de Loulou Gasté à la mode : Avec son Ukulélé, Elle était swing… Loulou était compositeur de jazz, et jouait avec Django Reinhardt. Ses mélodies étaient très rythmées, comme celles de Charles Trenet."

Une rencontre avec Mistinguett

LR : "J’ai toujours chanté partout. Lorsque je passais dans la rue, dans mon petit village, les gens m'appelaient : « Jacqueline ! Viens chanter une chanson ! » Je montais sur la table et m’exécutait. On chantait beaucoup dans le Nord, des titres comme 'J’irai revoir ma Normandie' de Mistinguett. 

Je l’ai rencontrée alors que je me produisais au Capitole (à l’époque un cinéma, aujourd’hui la librairie Le Furet) à Lille. Je chantais à l’entracte. Le spectacle était suivi d’un dîner. Je n’étais pas invitée mais Mistinguett me demande : « Elle est où la petite ? » Et je me retrouve assise à côté d’elle. Elle m’a dit qu’elle pensait que je faisais fausse route en chantant des choses dramatiques. 

Elle me voyait avec des plumes sur le front, aux épaules, dans le cou, et dans le creux  de mon dos. J’ai pensé qu’elle était folle !"

Faire évoluer le spectacle et savoir se renouveler

Line Renaud à Soir Information en 1963 :

Je crois que le tour de chant est démodé que le temps du chanteur derrière son micro à ne rien faire est démodé.

LR : "Je voulais devenir meneuse de revue, mais à l’époque, je ne savais pas ce que cela voulait dire ! J’ai été forcée au renouvellement à cause d’Edith Piaf. J’ai dû mettre ma carrière entre parenthèses. En 1954, elle avait lancé une sorte de cabale contre moi. Or ce n’était pas nécessaire. Je n’étais pas sur son chemin, nous n’avions pas la même tessiture. 

Et surtout : moi, j’étais faite pour chanter le bonheur." 

Bob Hope et le rêve américain

LR : "Je chantais au Moulin Rouge et Bob Hope a débarqué. C’était l’une des plus grandes stars de l'époque. Il me fait signer un contrat et m’embarque à Los Angeles. Les Etats-Unis, c’était mon rêve ! J’y ai appris beaucoup de choses : la discipline, une façon de travailler. L’idée que c’est seulement par le travail que vous allez progresser."

Line Renaud en 2017 à Las Vegas lors de l'inauguration de la rue à son nom
Line Renaud en 2017 à Las Vegas lors de l'inauguration de la rue à son nom © AFP / VALERIE MACON

LR : "Quand vous vous chantez là-bas, vous faisiez partie de la communauté et donc vous étiez reçus à bras ouverts partout. Il y a même une 'Line Renaud Road' maintenant ! 

Plus proche de nous, il y aura bientôt une grande place à Rueil Malmaison qui portera mon nom." 

Loulou, le mari pendant 45 ans

LR : "J’ai su qu’il serait l’amour de ma vie avant de le rencontrer.  Jeune fille, je chantais toutes les chansons. Dès que j'entendais l’une des siennes, j’étais fan. 

Bien sûr il avait vingt ans de plus que moi, mais je ne le savais pas. Je l’entendais depuis si longtemps que lorsque je l’ai rencontré pour la première fois, il m’a dit « Vous vouliez me voir ? » J’ai dit : "Non, c’est votre père que j’aimerais voir". "

De Jacqueline Ray à Line Renaud

LR : "Ray, c’est le nom d’artiste inscrit sur mon premier contrat décroché à 15 ans à Lille. C’est Loulou qui a trouvé la suite : il a gardé le line de Jacqueline. Il m’a demandé le nom de famille de ma mère, Renard, qu’il a transformé en Renaud. J’ai eu du mal au début avec ce changement de nom. Je n’ai pas trouvé ça violent, je ne pensais qu’à la création d’un personnage, d’un produit." 

Loulou Gasté omniprésent

LR : "Il décidait de beaucoup de choses. D'abord, j'ai perdu beaucoup de poids. Je prenais des cours de danse à la salle Pleyel avec Tania Balachova. Et elle lui disait : pourquoi vous l'avez amenée si tard ? Il m’a appris à m’habiller. Comme  j'avais les deux dents de devant un peu plus longues que les autres, il me les a fait limer…

Je me laissais faire, j’avais confiance en lui. C’était un magicien."

Un regret : ne jamais avoir fondé de famille

LR : "C’est un raté. Je n’ai pas eu d’enfants pour plusieurs raisons trop difficiles à raconter. J’ai beaucoup de regrets. J’en veux à Loulou Gasté pour ça." 

La mort et l’immortalité des artistes

LR : "Loulou Gasté, Johnny Hallyday, Joséphine Baker… Quand les autres partent, on se demande quand sera son tour. Mais ça ne me hante pas. Qu’Annie Cordy parte avant moi m’a fait un coup. 

Les films laissent plus de traces que les chansons. Mais pas plus de dix ans… Aujourd’hui, les jeunes ne connaissent pas Yves Montand."

Le Sidaction

LR : "Lorsque j’ai pris la tête de l'Association des artistes contre le sida, j’ai reçu des lettres d’injures. « Pourquoi vous vous occupez d'eux ? Ils l'ont cherché. Laissez-les donc mourir. » Là, j’ai compris que j’avais un vrai combat. Après un an, après avoir expliqué aux gens, je n’ai plus reçu de ces lettres. Des jeunes ont osé se dévoiler. Et à force d’en parler… C’est toujours tabou, mais c’est mieux compris."

Bonsoir les souvenirs

LR : "Je suis très bien entourée par des amis proches. Pour me remonter le moral, je chante l’une des dernières chansons de Loulou. « Bonsoir les souvenirs, ce soir, je bois dans mon verre…. » J’ai 93 ans, je ne chante plus depuis 35 ans. Je n’ai plus envie de chanter. C’est passé. C’est loin. Je suis passée à autre chose. Sauf quand je chante pour mon chien Pirate."

En toutes confidences de Line Renaud avec Bernard Stora sont publiées chez Denoël

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