Linguiste et lexicographe, il est surtout l'un des pères fondateurs du dictionnaire, Le Petit Robert . Dans son nouveau livre, 200 drôles d'expressions que l'on utilise tous les jours sans vraiment les connaître , il passe au crible deux-cents expressions de la langue française aussi familières que surprenantes.

Alain Rey
Alain Rey © Getty

Ces expressions, il les tourne, il les retourne, il les dissèque, il les décortique. Il les détourne aussi avec la discrète complicité de Stéphane De Groodt.

Alain Rey, Ça veut dire quoi faire mouche? 

Eh bien, écoutez, faire mouche, c'est parce que la mouche qui est un petit point, c'est à dire quelque chose d'infime, de noir qui se détache sur un fond. Ça a été en particulier la mouche sur la peau blanche d'une belle dame autrefois, et aussi le centre de la cible. Et c'est là que l'on fait mouche. C'est à dire que si on va au centre de la cible, que ce soit en escrime avec le fleuret, que ce soit avec une flèche ou que ce soit après avec une balle de pistolet, on fait mouche. 

Je vais vous dire moi, c'est l'expression la plus délicieuse de votre livre parce que vous dites que mot et mouche pourraient avoir la même origine. Du coup, faire mouche. Ce serait faire mot. 

En fait, ce n'est pas moi qui le dis. Le problème de cette ressemblance entre la mouche et le mot est tout à fait extravagante. Parce que c'est l'exception française. Vous savez que tout le monde emploie pour ce que nous appelons mots, des mots beaucoup plus nobles qui sont la parole. La parole, c'est la parabole, c'est à dire que c'est une sorte d'histoire, que le langage est capable de raconter à propos de tout et de rien. Bon, très bien. 

Mais en français, c'est le mot. Et le mot, c'est ce qui fait mue, c'est à dire effectivement, le bourdonnement de l'insecte, le son qui n'a pas de signification. Et c'est une espèce peut être de retenue des Français par rapport à leur langage où ils ont conscience que ils parlent pour ne rien dire. 

Alors si le mot et mouche ont la même origine, alors votre métier, c'est de faire mouche. 

Le métier, c'est de faire mouche. Mais on ne peut pas faire mouche sur 60.000 ou 80.000 unités parce que quand on fait un dictionnaire, on n'a pas à faire à "la petite phrase". On a à faire à une infinité de petites phrases et même à la possibilité d'en fabriquer encore plus. Et toujours plus puisque finalement, la créativité du langage, ça a été dit par les grands linguistes internationaux depuis un certain temps. C'est la capacité de produire une infinité de phrases à partir d'un nombre limité, mais très important, de ces éléments, qui sont les petites mouche qu'on appelle les mots.

Dans l'article sur Faire mouche vous terminez en disant "Si les mots sont comme les mouches, on n'est jamais parvenu à les faire disparaître et qu'une tapette ou du papier gluant". Il y a des gens qui essaient de faire disparaître les mots. 

Certes, il y a plusieurs façons de faire disparaître les mots, c'est de ne plus les employés. Et ça, nous le faisons tous sans trop le savoir et d'une manière assez triste. Parce que chaque fois qu'il y a une habitude de langage qui fait qu'on répète toujours la même chose, on dit "par contre", on dit "en fait" et on ne réfléchit pas à ce que c'est que le contre et le fait. Mais en faisant cela, on oublie des synonymes beaucoup plus intéressants. On dit que quelqu'un fait son coming out. Bon, c'est très joli. Encore faut il savoir un petit peu d'anglais, mais on pourrait employer d'autres mots français qu'on a oublié. Il y a la perte des mots qui est très grave. 

Il faudrait tout faire pour sauver les mots. 

Mais ça, c'est très difficile parce qu'il faut avoir l'accord de la communauté. Et puis, il y a une autre façon de tuer les mots, c'est de les employés à mauvais escient. Nous avons des exemples magnifiques dans le discours publicitaire, par exemple, ou dans le discours politique. 

Ce qui manque dans votre livre, si vous me le permettez. Il n'y a pas beaucoup d'expressions comme seum, poucave, bicrave...

Oui, mais ce qui m'intéressait, ce n'était pas les nouveautés qui nous sont oopaques parce que elles cesseront de l'être à partir du moment où on emploiera le mot souvent. Mais ce sont les choses qui sont incompréhensibles alors qu'elles sont inscrites dans des siècles de communication collective. C'est ça qui est intéressant. C'est parce que la langue est une sorte de conservatoire. Mais ce n'est pas un conservatoire mort parce que les choses qu'elle conserve figurent dans des expressions qui, elles, sont vivantes. Vous dites au fur et à mesure, tout le monde comprend, mais vous demandez ce que c'est que le fur personne. Ça, c'est un de ces paradoxes là qui me passionnent. 

Vous dites mon livre, c'est pas mon livre. C'est un livre fait en collaboration. Comme tous les dictionnaires, d'ailleurs. Un homme seul ne fait pas un dictionnaire, même même un très grand homme comme Littré ou Antoine Furetière, qui sont mes copains parce que j'ai fait des livres sur eux, sont des gens qui ont travaillé en collaboration. Et là, c'est une collaboration avec des profs du secondaire qui ont apporté leurs lumières, leur intelligence, leur subtilité pour décrypter ces expressions. Après on touille ça, et on fait une cuisine interne. C'est un peu comme le chef dans un grand restaurant. Il y a évidemment énormément d'excellents cuisiniers autour de lui, parce que sans ça, c'est dégueulasse. 

Alain Rey, fan de série

Vous dites que la série télé, c'est l'équivalent de ce qu'a été un temps le grand roman 

Tout à fait, puisque le roman était découpé en petites tranches. Qu'il y avait cette espèce de ponctuation qu'est le moment dramatique sur lequel on s'arrête. Et vous savez que la naissance de cette façon de procéder à la télévision aux Etats-Unis, elle est due tout simplement à la publicité qui vient intervenir et il faut que ça intervient à un moment précis. Donc, on est obligé de couper les choses en tranches. 

Et au dix neuvième siècle, quand Alexandre Dumas ou Balzac ou d'autres publiait leur roman sous la forme d'un roman feuilleton dans la presse ou dans des périodiques

C'était aussi pour des raisons qui étaient bassement commerciales. Il s'agissait de vendre la plus possible. Il s'agissait de stimuler l'attention et de stimuler la curiosité en s'arrêtant à un moment un peu dramatique des choses. Et finalement, ça a donné des chefs d'œuvre. Donc, il ne faut pas trop être ennuyé par les motivations, aussi basses soient elles, parce qu'elles peuvent aboutir à des choses formidables quand il y a du talent derrière pour les mettre en œuvre. 

Le problème du visionnage de séries, on peut se demander si ça ne remplace pas sournoisement la pratique de la lecture. 

Ça remplace en grande partie la pratique de la lecture d'une manière générale. Vous savez, quand la lecture est devenue la narration à ce moment là, ça peut être remplacé par autre chose que des mots, c'est à dire par des images. Et ça, en fait, la peinture le fait depuis la plus haute antiquité. Je connais un texte extraordinaire écrit par rhéteurs grecs au 4 ème siècle à Naples, époque où il y avait encore de la peinture grecque et qu'on la connaît plus la peinture grecque qui a plus que les vases. Il n'y a plus rien de la peinture en fresque autrement, ou presque rien. Or, il décrit cette peinture de telle manière qu'on ne sait pas si c'est de la peinture. Il n'est jamais question de couleurs ni de formes. Il est question de sentiments, d'histoires racontées, du sort de l'homme. En fait, c'est la narration. La narration, elle englobe tout. Elle englobe la littérature avec une exception fantastique où les mots sont purs. C'est la poésie, La poésie ne raconte pas. 

Ce qui me plaît dans ce livre d'expression, c'est évidemment, vous vous en doutez, les expressions imagées. Un petit peu coquine, un peu fleuri. Lâchez la grappe à quelqu'un, courir le guilledou, l'avoir dans le baba, être en goguette, en catimini, elle est très cul la langue française

Il y a un certain nombre de thèmes qui reviennent tout le temps. La sexualité en est un, la scatologie aussi. Le plus grand écrivain français, toutes choses confondues, pour moi, c'est Rabelais. 

Rabelais, c'est à la fois de la philosophie, du savoir, de la science, de l'esprit et de la grossièreté. 

Et la grossièreté va avec, c'est à dire qu'une langue qui est capable de tout dire, d'appeler un chat, un chat.

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