Prix Goncourt pour "Chanson Douce", elle est devenue l’une des grandes voix de notre scène littéraire, en France et dans le monde. Avec "Le parfum des fleurs la nuit", au gré d’une déambulation nocturne dans un musée à Venise, elle s’aventure du côté de l’introspection. Leïla Slimani est l'invitée d'Augustin Trapenard.

Leïla Slimani en avril 2019
Leïla Slimani en avril 2019 © Getty / Eric Fougere - Corbis

Depuis son premier roman Dans le jardin de l'ogre, elle interroge les mécanismes de l'enfermement et de la violence en proposant une littérature de la transgression. Avec Le parfum des fleurs la nuit, elle interroge ce qui se cache derrière cet acte si mystérieux qu’est l’écriture. On parle d'imagination, de diktats, de vengeance, de réparation et d'identité.  Leïla Slimani est dans Boomerang. 

Augustin Trapenard s'entretient avec Leila Slimani. Quelques moments choisis :

Imaginer pour élargir son monde

L.S : « Lorsqu’on lit un livre on porte en nous une vie autre, très loin peut-être de la nôtre… c’est le principe même de la formule Il était une fois

Etre écrivain est une chance. 

_"Et si on imaginait_…" propose Augustin Trapenard à son invitée.

L S : « Je peux vous parler d’une époque que je n’ai pas connue, de sentiments que je n’ai pas éprouvés, de gens que je n’ai jamais rencontrés et je suis persuadée que si je vous en parle et si j’écris cette histoire, un jour quelqu’un viendra me voir et me dira mais c’est mon histoire ! L’écrivain contient le monde en soi. 

L’imagination est fondamentale parce qu’elle nous émancipe, elle agrandit le réel, elle nous permet d’étancher les ambitions que la vie réelle ne peut pas étancher

Beaucoup d’écrivains sont vus comme des porte-parole d’une cause, je n’ai pas cette vision de la littérature. 

Si on devait vivre notre propre vie, ce serait invivable, on est obligé d’imaginer qu’autre chose est possible, si non, on est écrasé par le réel !"

Un goût pour la fiction qui remonte à l’enfance

Je viens d’une famille de grands menteurs ! C’est une immense chance, c’est très émancipateur de pouvoir mentir.

" Mes parents comme mes grands-parents m’ont toujours donné le sentiment que la vie ce n’était pas que la vie,  que ce qui était intéressant c’était d’inventer sa vie, de  créer un personnage à partir de soi. Mon grand-père me racontait qu’il s’était battu avec un tigre du Bengale dans la Forêt noire, ma grand-mère se décrivait comme un personnage très fantasque…et j’en n’avais rien à faire de savoir ce qui était vrai. Mon père aussi était un grand menteur. "

L’enfermement

Quand il est sorti de prison mon père m’a dit avoir survécu à l'enfermement grâce à sa capacité de rêver. 

A.T. : « Le motif de l’enferment est central dans tous vos livres, il apparait aussi dans votre essai comme un fantasme » 

L.S. : « Oui, cette question m’obsède pour de multiples raisons, d’abord parce que je suis une femme issue de la société marocaine où les femmes ont longtemps vécu cloitrées… je suis porteuse de cette histoire. Et puis il y a l’expérience de mon père incarcéré, et d’une certaine manière « confiné » dix ans  auparavant chez lui, assis toujours au même endroit, à lire…. L’enfermement est un fantasme plein de contradictions, je le désire comme je rêve d’en sortir.  C’est un balancement perpétuel. Dehors le monde m’apparait plein d’apparences et inintéressant et j’ai de nouveau envie d’une introspection. Parfois il faut s’enfermer derrière des murs étanches, fermer les écoutilles pour entrer en soi-même. Il ne faut pas penser au jugement des gens au moment où l’on écrit.

Quand j’écris je suis totalement libre, c’est extrêmement exaltant. Dans ce temps difficile, d’enfermement que nous vivons, j’invite chacun de soi à aller au fond de lui-même et de se rendre compte à quel point c’est émancipateur. 

La littérature au-delà de la sociologie

LS : « On a souvent une vision trop sociologisante de la littérature. Il n’y aurait que les écrivains qui souffrent qui pourraient écrire… je suis beaucoup plus Flaubertienne. Je crois qu’écrire c’est une manière de vivre et je rejoins Flaubert et son rêve, d’écrire un livre sur rien, c’est-à-dire un livre qui tienne par la force du style et du langage. Il faudrait toujours revenir au texte, presque effacer le nom des écrivains, que l’on juge un livre pour lui-même, pas au regard de la sociologie de son auteur. »

Une auteure traitée de privilégiée

Je ne tends pas à la flagellation. Je n’ai pas à subir l’opinion, les insultes ou les menaces de Lolipop 27 et Pancake12…

Attaquée suite à la publication de son Journal de confinement dans Le Monde, l’écrivain a définitivement quitté les Réseaux sociaux en octobre dernier.

A.T : « En mars dernier vous avez été fustigée par certains et traitée de privilégiée. Cette virulence qui s’est exprimée notamment sur les Réseaux sociaux qu’est-ce que vous en faites ? »

L.S. : « Je ne veux plus subir cette violence, c’est très important de protéger sa dignité. On n’est pas obligée de se laisser abîmer. Je ne tends pas à la flagellation. C’est une question d’éthique personnelle et de santé.  »

Ecrire pour réparer les incompris

A.T :  « Pourquoi écrivez-vous ?

LS : « J’écris pour réparer, pour me venger pour avoir d’autres vies que la mienne… En écrivant je peux vivre de grands amours, je peux mourir et ressusciter, je peux tuer, je peux voyager, je peux me déplacer dans le temps.

A.   T : Je retiens pour me venger …

L.S : «J’écris sans amertume même si j’ai le sentiment de réparer l’honneur  bafoué de mon père enfermé injustement et brisé par le mensonge et la rumeur. De manière générale j’essaie de réparer tous les destins incompris. Ecrire c’est prendre le temps de se pencher sur une âme et lui donner sa vraie dimension. C’est à dire elle n’est pas seulement une fille facile, un monstre, une idiote… mais beaucoup plus que ça. »

AT : "Vous citez Montherlant qui dit : Les écrivains sont des monstres, en quoi êtes-vous un monstre ? "

L.S : « Je suis un vampire qui a été vampirisé par la littérature… Plus qu’un métier, la littérature est une manière de vivre. N’importe quoi qui m’arriverait pourra être matière à littérature.

Je pense à l’écriture constamment, du matin au soir, il n’y a plus que ça qui compte.

A.T « Vous vous dîtes maladivement attachée à vos peines, l’écriture est-elle nécessairement un pratique masochiste ?

LS : « Pas nécessairement même si l’on est terrorisé par l’idée d’être satisfait, ou bien… un sentiment qui tue la créativité, on a besoin d’être toujours dans un lieu instable, Camus parle d’ «embourgeoisement du cœur », devenir un fonctionnaire de son art, c’est la mort, c’est la chose qui terrorise le plus l’écrivain.

AT :  « Mais il vous arrive de trouver la quiétude par instant ? »

LS : «  Non, pas la quiétude, mais je vis des moments d’exaltation et de bonheur intense, la joie créatrice est d’une intensité incomparable. Quand je viens de trouver la phrase que va dire mon personnage amoureux à son amoureuse, je vis  une transe, je sais ce qu’il ressent dans son corps, il y a de la vie qui palpite dans mes mains…c’est une joie incomparable »

Marilyn Monroe

AT : « Sa voix vient vous cueillir au milieu de la nuit que vous passez au musée à Venise… »

J’aime beaucoup cette phrase d’Arthur Miller : « Marilyn Monroe c’est un petit poète qui essaie de déclamer ses vers dans la rue pendant que la foule lui arrache ses vêtements ».

LS : « Mes parents étaient très cinéphiles, j’ai vu  ses films très tôt et ça a été un coup de foudre. C’est une femme enfermée dans son corps, sa beauté, elle se voit comme la « femme aux gros seins », elle ne sait plus se voir autrement que comme la voit les hommes. Elle a quelque chose de monstrueux, tout est trop chez elle… elle est trop belle, trop légère …C’est ça qui en fait un personnage tragique et fascinant. Joyce Carol Oates l’a très bien relaté dans son livre Blonde.

Le parfum des fleurs la nuit ou les nuits marocaines de son adolescence

Le titre de son essai  renvoie à un "galant de nuit", un arbre dont les fleurs ne s’ouvrent que la nuit…

A.T : « Quels souvenirs et images ce parfum fait-il ressurgir ? »

LS : « Le parfum des fleurs de la nuit, renvoie à mes échappées nocturnes. C’est le parfum des quelques boites de nuit de Rabat, l’odeur de la liberté, des mensonges, des cigarettes, des premiers baisers, le souvenir des découvertes adolescentes. C’est aussi celui de la transgression. J’ai eu une éducation assez stricte, le monde de la nuit marocaine n’était pas un territoire fait pour les femmes, ou les « filles bien » comme on disait. A cette excitation se mêlait la peur, heureusement j’ai réussi à chaque fois à rentrer saine et sauve.

S’affranchir des frontières

La plupart des gens préfèrent la sécurité, le confort, à la liberté. Choisir la liberté c’est sortir de l’enfermement mais être seul.

A.T : En quoi cette éducation a-t-elle été délimitée à chaque fois par des frontières ?

LS : « Dans notre éducation au Maroc, la question des frontières est constante et obsessionnelle. Il y a la frontière entre les hommes et les femmes, la frontière entre les filles bien et les autres, les frontières entre les classes sociales et puis la frontière au sens propre, il est très difficile à la plupart des Marocains d’obtenir un visa pour se déplacer hors de leur pays… Pour une grande partie de l’humanité il est impossible de voyager. 

AT : A quoi on s’expose quand on franchit une frontière ?

LS : « On s’expose à des dangers, à de l’incompréhension, à des jugements, à des risques mais en même temps c’est le prix de la liberté.  Il faut toujours mesurer que la liberté a un coût. La liberté ce n’est pas quelque chose de facile, de joyeux, de confortable. »

Francophonie

Leila Slimani a été nommée  bénévolement « Ambassadrice de la francophonie ». Elle prépare le prochain sommet de la francophonie et le congrès des écrivains qui réunira  40 écrivains de langue française partout dans le monde autour de  la question "Qu’est-ce que signifie écrire en français ? "

A.T : « Vous dîtes que cette langue que vous écrivez c’est un butin de guerre. »

LS : Oui c’est un butin de guerre, Kateb Yacine ajoute, donné c’est donné, reprendre c’est voler… La langue française n’appartient plus à la France, la France n’est plus le centre, la langue française est haïtienne, sénégalaise… la France est le seul pays monolingue, partout ailleurs le français cohabite avec d’autres langues. La langue française est merveilleuse, elle se créolise, c’est une éponge, elle absorbe d’autres langues … 

La suite à écouter...

Carte blanche

Pour sa carte blanche, Leïla Slimani a écrit un texte inédit sur l'identité. 

Programmation musicale

  • MARILYN MONROE - River of no return
  • EDDY DE PRETTO - Bateaux mouches
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