Elle est romancière, membre de l’Académie Goncourt, prix qu’elle remportait il y a vingt et un ans pour "Confidence pour Confidence". Une anthologie de son œuvre vient de paraître dans la collection Quarto Gallimard, sous le titre "Mes Afriques". Paule Constant est l'invitée d'Augustin Trapenard.

Paule Constant
Paule Constant © Maxppp / L'Est Républicain / Alexandre Marchi

Dans "Mes Afriques" (collection Quarto Gallimard ) elle revient sur son enfance dans le sillon de la saga coloniale de ses parents, explore la frontière ténue entre la fiction et la réalité, et présente l'écriture comme un geste à la fois nécessaire, magique et limité. On parle de Marguerite Duras, du passé colonial de la France, de silence, d'écriture et de rhinocéros avec Paule Constant

'Avant d'être écrivain, je suis une lectrice. Il y a des livres pour tout les lecteurs. (...) Ma religion, c'est l'admiration ! '

Les pouvoirs de la fiction sont illimités, surtout si l'on pense à construire des livres en miroir les uns des autres. Mon premier système de défense c'est d'écrire. Mon second, c'est le dialogue entre mes livres

Je ne conjure pas la peur, je suis une créature tremblante.  Je prends une histoire dont je ne peux me séparer et je lui donne une autre forme, une autre intensité.  Et surtout, je peux la dire !

Tout chez Duras est exact, de sa littérature à sa vision du monde. C'est par le livre qu'on peut se regarder et se protéger.  Il faut prendre des phrases, s'arrêter, réfléchir, entendre l'écho en soi même.

Carte blanche

Pour sa carte blanche Paule Constant a écrit un texte inédit : 

Maintenant que tu m’avais conduite dans la partie souterraine et nocturne du zoo où il est interdit de troubler les animaux qui se repaissent d’obscurité, maintenant que tu m’avais ouvert la grille et que nous avions pénétré dans la grotte, je m’efforçais de repérer le rhinocéros dans l’ombre, redoutant qu’il fût resté dehors et que je me sois laissée enfermée par toi dans une cage vide dont j’aurais été la seule captive. Un tremblement de terre fit rouler jusqu’à nous le plus gros rocher de la falaise. L’ombre s’était décrochée des ténèbres pour se glisser à nos pieds. De profil, sur la paroi, le rhinocéros était un dessin formidable. Près de toi, résignée à être dévorée comme les jeunes filles en robes blanches que dans les dédales du labyrinthe on offrait en sacrifice à un monstre cornu, je n’étais qu’un fagot de branches sèches, une brassée de feuilles vertes. Quand ma main l’effleura, probablement près de l’épaule, je compris qu’il me serait impossible de le caresser. Sur le cuir, ma main était aussi aveugle que si elle avait dû reconnaitre une montagne en se posant sur un roc. Le rhinocéros n’existait plus, en le touchant ma main l’avait fait disparaître. Je devais le tirer de la nuit où il s’était enfoncé. Je m’aidais des mains, des bras mais aussi du torse, du ventre et des cuisses essayant de tout mon corps soulevé de sentir le volume de l’animal. Je malaxais l’argile et la boue, j’y incrustais des blocs de fer, des paquets de crins, des morceaux de bronze pour reconstituer le dos colossal, le ventre monstrueux que je n’arrivais pas à sculpter. Tu me regardais. Je progressais, accrochée du bout des doigts à des failles, des saillies et des creux. Je choisissais mes prises pour ne pas glisser sur les étendues lisses, pour ne pas trébucher dans les passages rocailleux. Essoufflée, je me reposais sur une arête, craignant seulement que dans une secousse venue du centre de la terre, le rhinocéros fissuré, ébranlant comme un continent ses énormes plaques, s’effondrât sur moi. Tu me regardais. Ma main filait comme le vent. Elle reconnaissait ce grand paysage de savane lorsque les fondrières craquellent, lorsque les arbres n’ont plus que croûtes et épines, lorsque les pierres calcinées roulent dans la cendre. Je retrouvais les termitières rouges qui se dressent dans le ciel, je repérais les jardins de broussailles, je voyais le mufle des bœufs blancs qui lèchent le sel et ma main qui brûlait avait soif. Tu me regardais. C’est au moment où je désespérais de jamais réussir que mes doigts trouvèrent l’œil et le rhinocéros s’anima. Ma main usée se referma avec douceur, emprisonnant l’œil dans la paume comme un petit animal vivant. Au fond de ses plis, l’œil humide battait. Je ne me lassais pas de palper la paupière dont je roulais entre le pouce et l’index, la bordure délicate. Et je te regardais.

Programmation musicale 

Carol KING – So far away

Flavien Berger - Castelmaure

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