Metteur en scène, comédien, mais aussi directeur du Théâtre National de Strasbourg, c’est à La Colline qu’on le retrouvera dans deux semaines pour "Qui a tué mon père", le très beau texte d’Edouard Louis. Texte de confrontation, texte politique, texte d’amour. Stanislas Nordey est l'invité d'Augustin Trapenard.

Stanislas Nordey (ici dans la pièce "Baal" de Brecht, en 2017)
Stanislas Nordey (ici dans la pièce "Baal" de Brecht, en 2017) © AFP / Loïc Venance

Il est l'un des grands noms du théâtre subventionné. Son travail en tant que   directeur du TNS en a fait l'un des grands acteurs de l'action culturelle. Avec Qui a tué mon père, texte commandé à Edouard Louis, au Théâtre de la Colline à partir du 12 mars,  il explore, dans un seul en scène, les mécanismes de la domination sociale. On parle d'amour, de filiation, d'héritage, de jeunesse et d'espoir avec Stanislas Nordey

Carte blanche

Pour sa carte blanche, Stanislas Nordey a choisi un texte de "Par les villages" de Peter Handke :

Ici, je suis le "grouillot". Toute la journée on m'expédie d'une tâche à l'autre. Je suis le grouillot parce que je suis bon à tout  et assez fort pour presque tout faire sans l'aide de personne. Être grouillot, ça veut dire être séparé de l'équipe, se déplacer du matin au soir, monter et descendre, aller et venir du chaud au froid, d'une machine à l'autre. Tu as vu : on n'utilise presque plus d'outils - rien que des machines ? Le chantier est grand, et le prochain sera encore plus grand. On disait autrefois le peuple des charpentiers, parce qu'un seul était trop faible pour  presque tout - pour presque tous les gestes, il fallait être plusieurs. Ce que je fais est aussi difficile mais ce n'est plus un art. J'aime travailler; sans travail, je n'y tiens plus, je m'agite, je me disperse ; dans la boue, visage dans la boue, être de la boue dans la boue. Alors tu peux me voir assis dans les toilettes d'aluminium transportables, la tête entre les genoux, plus longtemps qu'une longue pause-cigarette, devenu moi-même transportable. Il en faut bien un pour faire le grouillot, et moi je suis volontaire. Au fond tous ici nous ne sommes que des grouillots. La semaine prochaine on va nous mettre sur le lotissement numéro "vingt". Aucun problème à résoudre : on sait faire tout ce qu'on a à faire, on n'apprend plus rien. Souvent j'ai le désir d'apprendre encore quelque chose. Quand dans les vallées je regarde nos bâtiments terminés, je le vois bien, quelque chose manque : peut-être comme autrefois une certaine courbure, dans la charpente - non pas un ornement extérieur , une ligne de finesse plutôt, dans les nervures. Je n'ai pas du tout honte de ces constructions neuves, je suis même un peu fier d'y avoir participé, mais tout de même, chaque fois il me manque un petit détail - qui serait le couronnement du tout. Il manque l'arrondi ! Oui, il manque l'art. Depuis toujours nous avons été les esclaves. Par moments nous avons eu le droit d'être " les ouvriers". Maintenant on est redevenus esclaves - tous ici, même les architectes ou les scientifiques qui ont analysé le sous-sol, même le ministre qui va bientôt inaugurer le bâtiment. Aucun d'entre nous n'a une activité digne d'un être humain. A la maison quand tout le monde dort, je reste souvent assis dans le noir, je pense à mes parents morts et j'aimerais tout de même bien savoir faire quelquechose de plus; Oui. (Il montre son alliance.) Je te le dis : si toutes ces années j'avais dû rester sans femme, je n'existerai plus. Je ne suis pas sur que c'est le grand amour, mais quand je suis prés d'elle j'éprouve parfois du respect - oui du respect. Moi le prolo, le grouillot moi je la vénère, elle, pleine de grâce, ma bienfaitrice, ma consolatrice. Et l'enfant est ma seule joie. Et il faut que tu saches à quel point je suis seul. Je ne peux m'adresser à personne - pas même à moi. Et çà c'est la solitude ! Ne pars pas encore. Reste cette nuit. Dans la pièce d'à coté, il y a quelqu'un que je n'entends pas et que je ne peux pas voir. Il n'est pas silencieux, il est dénué de bruit. Il n'est  occupé à rien d'autre qu'a m'épier. Il ne rêve pas, il est vide. Et il est faible, froid et mauvais. Sans bruit, aux aguets, vide, faible, froid, mauvais; le vide est parfois si mauvais ici. Ne me laisse pas seul. 

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