Une histoire peut se raconter sans un mot, sans un dialogue. C'est le pari de Joris Mertens qui livre avec Béatrice, un récit poétique, tout en dessins. Sublime.

Béatrice Couv. Ed Rue de Sèvres
Béatrice Couv. Ed Rue de Sèvres © Joris Mertens

Sur ce sentiment inconnu dont l'ennui et la douceur m'obsèdent, j'hésite à apposer le nom, le beau nom grave de la tristesse

Un livre dont les premiers mots semblent traduire l'état d'esprit de Béatrice. Elle n'a pas l'air malheureuse, elle, la vendeuse dans un grand magasin. Mais on la devine seule. Métro boulot dodo, tous les jours, cette jeune femme prend le même chemin, fait la même chose et rencontre tous les matins du regard, ce sac rouge, toujours à la même place, près d'un pylone de la gare. C'est plutôt étrange de constater qu'il n'y a qu'elle pour le voir. Comme s'il l'appelait. Un jour, la curiosité est plus forte. Béatrice le saisit et l'ouvre à l'abri des regards, chez elle. 

Un homme, une femme

Béatrice Planche Ed. Rue de Sèvres
Béatrice Planche Ed. Rue de Sèvres / Joris Mertens

A l'intérieur une seule chose, un album photo. Des photos noir et blanc d'un homme et d'une femme, visiblement très amoureux. Ils sont photographiés au ciné, à la patinoire, au café, avec des amis. Leurs costumes laissent à penser que ce couple a vécu dans les années 1930. 

Béatrice dévore l'album comme un livre. Elle se plonge dans l'histoire en photos de ce couple. Elle pousse sa curiosité jusqu'à se rendre sur tous les lieux où il est passé. Mais tous ont disparu, sauf Le Café Faust. A l'intérieur, Béatrice retrouve l'ambiance. Elle y prend un verre comme la jeune femme de la photo, qui lui ressemble étrangement. 

Se passe alors une chose étrange, la couleur du manteau disparaît, les planches deviennent noires et blanches, Béatrice bascule. Elle devient la jeune femme de l'album. La suite est à découvrir, entre bonheur, effacement et voyage dans le temps passé. 

Joris Mertens vous propose là, un petit bijou de poésie. Un bijou de dessin, où le trait réaliste qui donne l'impression d'être brouillon, au crayon papier rehaussé de couleurs, est en fait précis, plein de détails. Dans les vêtements, les rues,  Joris Mertens place des indices pour faire avancer son histoire. En filigrane, il pose aussi deux questions. Peut-on vivre la vie d'un autre ? Si oui, quelles seront les conséquences ? Le tout sans un mot. 

Le culot d'un auteur venu du cinéma

Cette BD est intégralement sans dialogues, sans didascalies. Seuls quelques mots sont disséminés ça et là, comme des têtes de chapitre. A chaque fois, ils sont surmontées d'un petit dessin sur une page blanche. Comme si vous regardiez à travers le trou d'une serrure. 

Il n'y a que les planches magnifiques de Joris Mertens et vous. C'est LE face à face, auteur - lecteur. Ce que j'écris ici, est donc mon interprétation de l'histoire. 

Avant de venir à la BD, Joris Mertens a travaillé pour le cinéma et la télévision. D'où des planches très cinématographiques, où l'on joue sur les plans larges, puis plus serré, les plongées, contre-plongées, les travellings. Joris Mertens est aussi photographe, il a donc cette capacité en dessins de fixer sur ses planches un regard, un geste. C'est tout simplement éblouissant. 

>> Béatrice paru chez Rue de Sèvres. Cette BD est à découvrir en ligne sur la plateforme Izneo. 

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