C'est le dernier né d'un auteur majeur de la Bande-Dessinée, en lice ces dernières années, pour le Grand Prix d'Angoulême. Lire Chris Ware est une expérience graphique. C'est dense, mélancolique. Rusty Brown raconte plusieurs histoires intimes dont celle d'un gamin souffre-douleur de ses camarades.

Rusty Brown © Chris Ware 2019 © 2020 Éditions Delcourt pour la version française
Rusty Brown © Chris Ware 2019 © 2020 Éditions Delcourt pour la version française © Chris Ware

Comment raconter Rusty Brown sans raconter Chris Ware ? C'est toute la difficulté de l'exercice. Pour arriver à Rusty, ce gamin rondouillard, aux cheveux roux et aux dents de lapin, il y a d'abord un traité sur le flocon de neige : "La forme exquise, miraculeuse d'un flocon, résulte du chemin singulier qu'il parcourt à travers des conditions totalement unique." Ce matin là, la neige a tout recouvert, Rusty doit déblayer l'entrée. Il se rêve en super-héros ayant une super ouïe, mais à  l'école, il est victime d'un harceleur, Jordan Lint.

Rusty Brown © Chris Ware 2019 © 2020 Éditions Delcourt pour la version française
Rusty Brown © Chris Ware 2019 © 2020 Éditions Delcourt pour la version française / Chris Ware

La vache, tu sens c't'odeur, j'crois qu'il a chié dans son froc non ?

Joanne Cole, sa professeur, ne le voit pas trop. Elle a ses propres problèmes. Sa mère dont elle s'occupe et le racisme ambiant, avec des élèves à qui les parents ont dit de ne pas manger les gâteaux qu'elle leur offre. Le père de Rusty ne comprend pas son fils. Il a lui aussi, d'autres problèmes.

Cette maison, cette femme et cet enfant, ils sont quoi pour moi ?

Chacun des protagonistes ne semble pas être à sa place. Il n'y a pas de réels sourires. Et c'est la même chose pour Chris Ware. L'auteur se met en scène en professeur de dessin. Il s'interroge sur sa coiffure, pourquoi s'est-il rasé la tête. Il se demande quelle tête peut avoir sa nouvelle élève. On verra plus tard les harceleurs de Rusty réfléchir sur ce qu'ils ont été été jeunes et ce qu'il sont devenus adultes. Rusty Brown, c'est une photo du quotidien sur plusieurs années pour certains d'une communauté dans le Nebraska natal de Chris Ware.

La démarche artistique de Chris Ware

Rusty Brown © Chris Ware 2019 © 2020 Éditions Delcourt pour la version française
Rusty Brown © Chris Ware 2019 © 2020 Éditions Delcourt pour la version française / Chris Ware

Lire un Chris Ware est une démarche, une expérience qui se mérite. Chris Ware est partout où les autres sont allés et en même temps, il est au-delà. Comme on parle du style d'Hergé, de Goscinny, il y a incontestablement un style Chris Ware. Le format tout d'abord de son album, à l'italienne. A l'intérieur, vous découvrez un récit géométrique où aucune case ne dépasse. Il y en a des grandes et parfois des minuscules, à peine la taille d'un dé à jouer. Il y a parfois deux histoires sur la même planche. La principale qui prend l'espace et une bande en bas de chaque page, façon pellicule de film qui raconte une histoire parallèle, mais toujours liée à la principale. Donc oui, ça prend du temps de lire Chris Ware. Intérieur, extérieur, il y a aussi beaucoup de plans des lieux où évoluent les personnages.

Schlap, mâche, snff

Rusty Brown © Chris Ware 2019 © 2020 Éditions Delcourt pour la version française
Rusty Brown © Chris Ware 2019 © 2020 Éditions Delcourt pour la version française / Chris Ware

Il y a comme ça une quantité inifinie de détails. Le bruit d'une page de livre qu'on tourne, le bruit d'une bouche qui mâche, tout est retranscrit à l'écrit. On pourrait se perdre dans ce méandre de mots et de cases, jusqu'à 30 par pages. Mais chez Chris Ware, rien n'est laissé au hasard. Il trouve des codes graphiques pour vous guider dans le sens de lecture. Tous les personnages que l'on imagine secondaire au début du roman graphique ont chacun leur histoire personnelle que Chris Ware brosse. 

Mais que sait-on au fond, de Jordan Lint le harceleur de Rusty ou de sa professeure Joanne Cole ? 

Peu, si ce n'est qu'ils souffrent tous les deux de solitude, thème récurrent chez Ware. Ils sont souvent pathétiques. Chris Ware les osculte, les regarde par le trou de la serrure, dans leur intimité. Il dit de lui qu'il est un écrivain mais il revendique aussi le fait d'écrire son histoire en même temps qu'il la dessine. Si l'on usait de la métaphore, on dirait que Chris Ware musicalement, c'est Björk avec la précision des partitions de Mozart. C'est un compositeur qui explore. Il dit graphiquement, à qui en douterait encore,. que la BD est un art à part entière, et qu'il faut parfois lâcher sa zone de confort pour aller explorer d'autres formes d'univers et de narration. 

Rusty Brown chez Delcourt.

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