Encore aujourd'hui les hommes et les femmes sont considérés comme des îles – si éloignées l'une de l'autre, ces îles, qu'on a même pu en faire des planètes, Mars et Vénus – et vendre des brouettes de bouquins pour nous expliquer la vie. Les transidentités viennent chambouler cette vision.

Contrairement à une idée reçue, avec les transidentités, on n'est pas dans le déni du génital, ni dans le déni du corps.
Contrairement à une idée reçue, avec les transidentités, on n'est pas dans le déni du génital, ni dans le déni du corps. © Getty / Jim Craigmyle

Attention, ça va commencer comme une chronique philo. Freud avait parlé de la sexualité féminine comme d'un continent noir – entouré de quel océan, ça, je ne sais pas. La sexualité masculine est-elle un autre continent, ou bien l'océan lui-même, ou bien l'air au-dessus du continent féminin – je ne sais pas non plus. Mais je sais qu'encore aujourd'hui les hommes et les femmes sont considérés comme des îles – si éloignées l'une de l'autre, ces îles, qu'on a même pu en faire des planètes, Mars et Vénus – et vendre des brouettes de bouquins pour nous expliquer la vie.

Aujourd'hui, les transidentités nous font sortir de cette vision qui, littéralement, nous éloigne les uns des autres. 

Or en sexe, on n'a pas envie d'être loin

Bien sûr, quand je parle des intersexes, des transgenres, des transexuels, tout ça paraît très abstrait, et puis très minoritaire. Sauf que vous, moi, tout le monde est concerné.

Prenons les corps eux-mêmes. Homme, femme, mode d'emploi, regardons leur sexe. Le pénis est à l'extérieur, le vagin à l'intérieur, le pénis bande, le vagin mouille. Tout le monde sait ça. Bah tout le monde est vachement contaminé par les représentations.

Je reprends au début.

Le pénis est à l'extérieur, les testicules aussi, oui, mais tout le reste de l'appareil génital masculin est à l'intérieur, notamment la prostate. Par ailleurs le pénis est constitué de corps caverneux... plutôt un mot qu'on emploie pour décrire le sexe des femmes. Le pénis c’est bien sûr aussi un urètre, dont l'extrémité, le petit trou, se trouve au sommet du gland. Ce trou, on peut le pénétrer pour se donner du plaisir  : ça s’appelle le sodurètre et c’est une pratique sexuelle comme une autre.

La situation n’est pas plus bonhomme du côté des testicules  : si vous ouvrez un manuel d'anatomie, vous verrez que la membrane qui les entoure s’appelle la tunique vaginale, les hommes ont donc un vagin. 

Côté femmes ! Bah attendez, le sexe est aussi à l'extérieur – parce que si le clitoris et la vulve ne font pas partie du sexe, ça va commencer à devenir embêtant. En parlant de clitoris  ! J'ai dit que le pénis bandait, le clitoris bande aussi. J'ai dit que le vagin mouillait, le pénis mouille aussi, ça s'appelle le liquide préséminal et c'est le petit écoulement qui apparaît quand on est excité.

Ensuite, il y a la question du pouvoir

"Le pénis est plus grand !" Ok, concours de taille  : 9 centimètres au repos, 13 centimètres en érection en moyenne. Si vous comptez le clitoris tout entier, avec ses racines, il fait entre 10 et 12 centimètres. Appliquez à ce ratio à la différence statistique de taille entre un homme et une femme, vous obtenez un format équivalent.

Côté puissance, je rappelle que le vagin est, partiellement, un muscle. Le pénis pour sa part n'est pas un muscle, ni un os. Le pénis en érection, c'est du sang, donc l'élément liquide, quelque chose de fluctuant. A ce titre, il est factuellement inexact d'opposer un vagin mou à pénis rigide (de toute façon, à ma connaissance, les hommes ne bandent pas H24... et encore heureux).

Ce n'est pas de la politique que je suis en train de faire, c'est de l'anatomie

Par contre, quand on oppose le mouillé et le dur, le petit et le grand, le réceptif et l'actif, le dedans et le dehors... Là, oui, on fait de la politique, littéralement  ! On organise la vie de la cité, en l'occurrence à l'arrache et au détriment du réel. Au détriment de nos propres organes.

Je fais cette chronique avec ma carte vitale dans ma poche, qui commence par le chiffre 2, parce que j'ai été assignée femme à la naissance. On m'a mise sur mon île. De toutes les informations qu'on aurait pu mettre en premier sur ma carte vitale, on a choisi la différence sexuelle – j’aurais préféré ma date de naissance, ou la couleur de mes yeux. Mais on a choisi un chiffre qui me sépare des hommes alors que moi, je ne me sens pas très séparée des hommes. Ni dans ma tête, ni dans mon corps, ni dans mon sexe.

Je n'ai pas envie d'être très séparée des hommes

Je n'ai pas envie de vivre sur une île, ni sur un continent. Je préférerais qu'on soit des archipels, des presqu'îles, des deltas, et puis qu'on construise des ponts, des tunnels sous la manche, des continuités entre femmes et hommes, homos et hétéros, cisgenres et transgenres. Ca paraît peut-être très idéaliste, dit comme ça. 

Mais contrairement aux reproches qui sont faits aux idéalistes dans mon genre, le mauvais genre, on n'est pas dans le déni du génital, on n'est pas dans le déni du corps. Au contraire : la révolution des têtes passera par la révolution des sexes. 

Je laisse les îles aux naufragés, moi, je sors les rames, je sors aussi les armes, celles des mots bien sûr : en intervertissant deux lettres à île, on obtient iel : le pronom non-binaire qui rassemble l’elle, l’il et les îles.

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