Sous nos latitudes occidentales, on a tendance à raisonner de la sorte : “Ce que Vladimir Poutine veut, Vladimir Poutine l’obtient”, de gré ou de force. Mais pour une fois, tout ne se passe pas exactement comme prévu.

Par Olivier Tesquet.

Le 13 avril, la justice russe a ordonné le blocage de l’application Telegram sur l’ensemble du territoire, à la demande de Roskomnadzor, l’autorité locale de régulation du web. 

Objet du contentieux : depuis plusieurs mois, Telegram refuse obstinément de communiquer des informations sur ses utilisateurs au FSB, le successeur du redoutable KGB. Telegram, pour rappel, c’est une messagerie chiffrée russe, qui, une fois installée sur votre téléphone, vous permet d’échanger en toute confidentialité avec vos interlocuteurs, sur le modèle de WhatsApp ou Signal. Réputée en France pour être un repaire de djihadistes, l’application n’est pas qu’un canal de communication pour clandestins infréquentables. 

Les chiffres sont là pour le prouver : elle compte pas moins de 200 millions d’utilisateurs dans le monde, dont 10 millions en Russie.  Et il fonctionne, ce blocage ?  Pas vraiment. Pourtant, les autorités russes n’ont pas lésiné sur les moyens. “Un tapis de bombes”, selon Kirill Martinov, chef du service politique du journal d’opposition Novaïa Gazeta, cité dans Le Monde. Pour réussir à éteindre Telegram, Roskomnadzor a bloqué près de 20 millions d’adresses IP - l’équivalent numérique d’une adresse postale - en une semaine. C’est le jeu du chat et de la souris : dès qu’une adresse est bloquée, Telegram migre vers de nouveaux serveurs, et le bras armé du Kremlin riposte en bloquant de nouveau. 

Résultat des courses : si Roskomnadzor assure avoir dégradé le service de Telegram de 30%, c’est au prix de dommages collatéraux impressionnants, une sorte de politique de la terre brûlée version 2018. Des distributeurs bancaires bloqués, des sites de commerce en ligne aux abois, les musées moscovites privés de billetterie : c’est tout l’Internet russe qui a fait les frais des tirs d’artillerie du régulateur. Pendant ce temps, Telegram est toujours accessible, et c’est une victoire de prestige pour son fondateur, Pavel Durov., qui pourrait bien devenir un futur opposant à Vladimir Poutine, réélu à la tête de la Russie.

Jusqu’à récemment, Pavel Durov, 33 ans, était un peu le Mark Zuckerberg russe. D’une façon très littérale en l’espèce, puisqu’en 2006, il cofonde Vkontakte, le Facebook local qui dame le pion au géant américain. En 2013, avec son frère Nikolai, il crée Telegram mais l’année suivante, il est obligé de céder les rênes de Vkontakte à un oligarque proche du pouvoir. A ce moment-là, en délicatesse avec le Kremlin, il choisit l’exil, prend des positions de plus en plus tranchées en faveur de la liberté d’expression et du respect de la vie privée. Il alimente son propre mythe aussi, selon lequel des ingénieurs le suivraient aux quatre coins du monde, comme s’ils transportaient les serveurs de Telegram dans une valise, rendant toute censure inopérante. A la fin de l’année dernière, il a fini par trouver un nouveau point de chute en s’installant à Dubaï, d’où il tient tête aux autorités russes.

“Nous avons survécu à la tentative de censure la plus agressive de l’Histoire de l’Internet russe”, a-t-il paradé ce dimanche sur Twitter. 

Twitter, où un soutien moscovite a loué son “leadership” : un certain Edward Snowden.

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