« La langue et le style ! Je prends un petit rien, une anecdote, une histoire qui traîne sur la place du marché, et j’en fais une chose à laquelle moi-même je n’arrive plus à m’arracher. Ça joue. C’est rond comme un galet. Ça tient par la cohésion de ses particules. Et la force de cette cohésion est telle que même la foudre ne saurait la briser. On le lira, ce récit. Et on s’en souviendra. On rira en le lisant, pas du tout parce qu’il est drôle, mais parce qu’on a toujours envie de rire quand on se trouve devant une réussite humaine. Je me permets de parler de réussite parce qu’il n’y a personne à part nous, ici. Tant que je serai en vie, ne racontez notre conversation à personne. Donnez-moi votre parole. Je n’ai bien sûr aucun mérite au fait que, on ne sait trop comment, le démon ou l’ange de l’art, appelez-le comme vous voudrez, a pris possession de moi, le fils d’un petit courtier de rien du tout. Et je lui obéis comme un esclave, comme une bête de somme. Je lui ai vendu mon âme, et je dois écrire de la façon la meilleure qui soit. C’est mon bonheur et c’est ma croix. Je crois que c’est quand-même une croix. Mais si vous me l’enlevez, avec elle, c’est tout mon sang qui s’écoulera de mes veines, de mon cœur, et je ne vaudrais pas plus que ce mégot mâchonné.

Je travaille comme une bête de somme. Mais je ne me plains pas. J’ai choisi moi-même ce travail de forçat. Je suis comme un galérien à jamais enchaîné à sa rame, et qu’il aime, cette rame. Avec tous ses petits détails, avec chacune des fibres les plus ténues du bois poli par ses paumes. Des années de contact avec la peau humaine donnent au bois le plus grossier une teinte noble et le rendent semblable à l’ivoire. Il en va de même pour nos mots, pour la langue russe. Il faut appliquer dessus une paume tiède, et elle se transforme en un trésor vivant. »

Oeuvres complètes d'Isaac Babel
Oeuvres complètes d'Isaac Babel © Radio France / Le Bruit du Temps

Cette émouvante profession de foi est celle d’un écrivain russe de la première moitié du XXe siècle, qui fut correspondant de guerre dans les années 1920, et célèbre dès son premier livre, Cavalerie rouge : il s’agit d’Isaac Babel . Né à Odessa en 1894, d’origine juive, il participe à la Première guerre mondiale, puis s’engage dans l’Armée Rouge. Communiste, il travaille ensuite, dans un premier temps, comme traducteur pour la Tchéka, ce tribunal révolutionnaire dont il sera victime quelques années plus tard. En 1939, alors qu’il n’a rien publié depuis deux ans, et qu’il travaille comme scénariste pour le cinéma, il est arrêté et soupçonné de trahison pour son « silence coupable ». Condamné pour son amitié avec Malraux et pour espionnage au profit de la France, il est exécuté le 27 janvier 1940, à l’âge de 45 ans, alors qu’il suppliait ses juges de le laisser achever son œuvre.

Admirateur de Flaubert et de Maupassant (dont il traduit et fait publier les œuvres en Russie), Isaac Babel est fasciné par la violence des hommes, Cosaques ou Révolutionnaires, dont il est le témoin, et qui lui inspire des nouvelles au ton cocasse. Son univers, cruel et rocambolesque, est peuplé d’enfants naïfs, d’aubergistes juifs, de soldats alcooliques, de prostituées au grand coeur…

Ce soir, découvrons celui qui fut considéré de son vivant comme l’un des plus grands écrivains de son époque, en compagnie d’une très belle comédienne, qui nous a transmis sa passion pour Isaac Babel : bonsoir, Pascale Arbillot… Ensemble, nous allons parcourir ces deux œuvres méconnues : Histoire de mon pigeonnier , et Journal Pétersbourgeois , que vous aimez particulièrement…

Avec les extraits suivants, tirés des Œuvres complètes d’Isaac Babel, éditions Le Bruit du Temps, 2011, dans une traduction de Sophie Benech:

  1. Histoire de mon pigeonnier , "Mes premiers honoraires" : la vocation d’écrivain

  2. Histoire de mon pigeonnier , nouvelle éponyme : la mort du pigeon, victime de la violence antisémite

  3. Histoire de mon pigeonnier , "Le Voyage" : une nouvelle scène de violence antisémite et l’engagement communiste

  4. Journal pétersbourgeois : "Les bêtes, ça ne dit rien" : la famine

  5. Journal pétersbourgeois : "La bibliothèque publique" : une autre espèce menacée

  6. Conclusion : Cavalerie Rouge : "Guédali", l’utopie fraternelle

Avec les voix d'Antonina Pirojkova (épouse d'Isaac Babel); Lénine ;Sophie Benech (traductrice);Geneviève Brisach (archives INA)

Programmation musicale :

Chava Alberstein : Yanke'le Talila : Unter di poylishe grininke beymelekh

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