Je cède à ton désir. Le privilège de la femme que nous aimons plus qu’elle ne nous aime, est de nous faire oublier à tout propos les règles du bon sens. Oui, pour ne pas voir un pli se former sur vos fronts, pour dissiper la boudeuse expression de vos lèvres que le moindre refus attriste, nous franchissons miraculeusement les distances, nous dépensons l’avenir, et, par pudeur d’âme, nous vous cachons les difficultés vaincues. Aujourd’hui, tu veux mon passé, le voici. Seulement, sache-le bien, Natalie, en t’obéissant, j’ai dû fouler aux pieds des répugnances inviolées. Pourquoi suspecter les soudaines et longues rêveries qui me saisissent parfois en plein bonheur ? Pourquoi ta curieuse interrogation d’enfant volontaire sur un passé qui n’appartient qu’aux morts ? Pourquoi ta jolie colère de femme aimée à propos d’un silence ? Ne pouvais-tu jouer avec les contrastes de mon caractère sans en demander les causes ? As-tu dans le cœur des secrets qui, pour se faire absoudre, aient besoin des miens ? Enfin, tu l’as voulu ! Je t’ouvre un cœur qui depuis douze années ne s’était ouvert à personne ; ils vont s’en échapper dans le tien les parfums qu’y sema le premier amour. Oui, tu l’as pressenti, Natalie, ma vie est dominée par un fantôme, il se dessine vaguement au moindre mot qui le provoque et s’agite souvent de lui-même au-dessus de moi.

Le Lys dans la vallée, de Balzac
Le Lys dans la vallée, de Balzac © Radio France

Cette lettre de Felix de Vandenesse à la Comtesse Natalie de Manerville ouvre l’un des romans épistolaires les plus célèbres de Balzac : Le Lys dans la vallée . A la demande de sa maîtresse, Félix entreprend, sous la forme d’une correspondance, le récit malheureux de ses premières amours avec une femme mariée, Madame de Mortsauf, qui, comme le lys, incarne la pureté des sentiments et la noblesse de la vertu.

Ecrit en 1835, ce roman autobiographique s’inspire dela relation passionnée de Balzac avec la comtesse Laure du Berny , qui fut, de vingt ans son aînée, son amante, sa muse et sa protectrice. Le roman paraît l’année suivante, année de la mort de Madame du Berny, pour qui Balzac éprouvait un amour absolu. Dans une lettre à Louise , il écrit : «La personne que j’ai perdue était plus qu’une mère, plus qu’une amie, plus que toute créature peut être pour une autre. Elle ne s’explique que par la divinité. Si je vis, c’est par elle, elle était tout pour moi. Madame de Mortsauf, du Lys, est un lointain reflet d’elle ».

Ce soir, parcourons ce grand roman de l’amour sacrifié, qui inspirera, trente ans plus tard, L’Education sentimentale de Flaubert . «Ce sera à fondre en larmes, je me surprends à pleurer » , écrit encore Balzac, lors de la rédaction de son livre. Comme lui, laissons-nous submerger par ces émotions violentes que suscite le conflit entre la raison et la passion, entre l’âme et le corps…

Extraits de l'édition Gallimard, collection Folio, réédition, 2004.

Avec les voix de Christian Bobin, Jean-Claude Carrière (Archives INA)

Programmation musicale :

-Paradis perdu , de Christine & The Queens

-Chère inconnue , de Benjamin Biolay

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