• Ruth, voilà Monsieur Eden.

Et avant même de se retourner, il tressaillit – moins peut-être à l’apparition de la jeune fille, qu’aux paroles prononcées par son frère. Ce corps d’athlète cachait une sensibilité extraordinairement développée. Au moindre choc, ses pensées, ses sympathies, ses émotions s’élançaient, bondissantes comme des flammes vives. « Monsieur Eden » - ces mots l’avaient frappé – lui que toute sa vie on avait appelé « Eden », ou « Martin » tout court. « Monsieur » ! Quelle chose incongrue ! Dans son cerveau changé en une vaste chambre noire, défilèrent d’innombrables tableaux de sa vie - chambre de chauffe et gaillards d’avant, campements et rivages, prisons et tavernes, hôpitaux et ruelles sordides – dont l’association se faisait lorsqu’il songeait à la façon dont son nom avait été prononcé dans ces divers endroits.

Puis il se retourna et vit la jeune fille. C’était une créature éthérée, pâle auréolée de cheveux d’or, aux grands yeux bleus immatériels. Il ne vit pas comment elle était vêtue : il vit seulement que sa robe était aussi merveilleuse qu’elle. Et il la compara à une fleur d’or pâle sur une tige fragile. Non ! C’était un esprit, une divinité, une idole !... Une aussi sublime beauté n’appartenait pas à la terre. Ou bien les livres avaient raison et il y en avait beaucoup comme elle, dans les sphères supérieures de la vie. Jamais il n’avait vu de femme semblable ! Quand il songeait à toutes celles qu’il avait connues !… Pendant une seconde qui lui parut éternelle, il revit les visages des ouvrières d’usine et les filles niaises et bruyantes de South Market, les gardiennes de bétail des ranches et les femmes basanées du vieux Mexico qui fumaient leur éternelle cigarette. Il revit les abjectes créatures du trottoir de Whitechapel, traînant leurs savates, les mégères bouffies de gin des mauvais lieux et la foule diabolique de ces harpies à la parole ordurière, qui jouent le rôle femmes auprès des matelots, proies faciles, et qui sont la raclure des ports et la lie de la plus basse humanité.

Il revint à Ruth et la dévora des yeux. Vivre pour une femme pareille… pour la gagner, pour la conquérir – et… mourir pour elle. Les livres avaient raison : de telles femmes existaient – elle en était une.

Ainsi commence l’un des plus beaux romans d’amour de la littérature américaine, le roman d’un amour impossible, considéré comme le chef d’œuvre d’un écrivain-aventurier , qui fut à la fois marin, ouvrier, chercheur d’or et correspondant de guerre : il s’agit de John Griffith Chanay, plus connu sous le pseudonyme de Jack London .

Couverture Christian Bourgois
Couverture Christian Bourgois © Radio France

En 1909, l’auteur de Croc-Blanc et deL’Appel de la forêt est déjà célèbre lorsqu’il publie Martin Eden , un roman autobiographique inspiré de ses sentiments pour Mabel Appelgarth, la sœur d’un camarade d’université. L’écrivain, qui a vécu une enfance misérable dans les docks de San Francisco, se sent étranger au milieu bourgeois de Mabel, qui lui reproche son engagement socialiste. Dans une lettre du 30 novembre 1898, le jeune homme renonce au mariage : « Je suis très sensible à votre intérêt mais nous n’avons aucune communauté d’idées. La bataille que je livre, je la livre seul. »

Cette bataille contre les préjugés des classes sociales, Jack London l’incarne par son parcours exceptionnel : lui, l’enfant pauvre, l’adolescent vagabond, l’aventurier alcoolique, deviendra l’un des écrivains les plus riches de son époque.

Ce soir, découvrons le destin hors norme de ce jeune matelot devenu milliardaire, « Martin Eden », l’un des nombreux « doubles fictifs » de Jack London, qui a lui-même emprunté son nom de plume à son propre beau-père…

Extraits tirés de la collection 10/18, aux éditions Christian Bourgois, dans une traduction de Claude Cendrée (1992).

Avec la voix de l'écrivain Francis Lacassin (Archives INA)

Programmation musicale :

Tom Waits et Crystal Gayle : "Picking up after you"Joshua James & The Forest Rangers : "No Milk Today"

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