Il n’y a pas d’autre raison à mon exil, à ma solitude, seul le gris du ciel et de la mer, et les appels lancinants des pêcheuses d’ormeaux, leurs cris, leurs sifflements, une sorte de langage inconnu, archaïque, la langue des animaux marins qui ont hanté le monde longtemps avant les hommes… Aouah, iya, ahi, ahi !… Sans ces femmes qui pêchent chaque jour, la mer serait ennemie, inaccessible. J’écoute chaque matin les cris des femmes de la mer, le bruit écorché de leur respiration quand elles sortent la tête de l’eau, ahouiii, iya , j’imagine le temps passé, j’imagine Mary, disparue, je pense à sa voix qui chantait le blues à Bangkok, à sa jeunesse, à ma jeunesse. La guerre a tout effacé, la guerre a tout brisé. La guerre me paraissait belle en ce temps-là, je voulais l’écrire, la vivre et puis l’écrire. La guerre était une belle fille au corps de rêve, aux longs cheveux noirs, aux yeux clairs, à la voix envoûtante, et elle s’est métamorphosée en vieille hirsute et méchante, en mégère vengeresse, impitoyable, inhumain.

Jean_Marie Le Clézio
Jean_Marie Le Clézio © Maxppp

Ce récit empreint de nostalgie et de violence, est l’oeuvre d’un immense écrivain, auteur de chefs d’œuvres tels que Le Procès-Verbal , Désert , Le Chercheur d’or , ou Ritournelle de la faim ; œuvre couronnée par le Prix Nobel de Littérature en 2008 . Ce soir, j’ai le très grand honneur de vous recevoir en personne : bonsoir, Jean-Marie Le Clézio

Cette confession que nous venons d’entendre est celle d’un ancien reporter, rongé par le souvenir de la guerre de Corée. Il est l’un des personnages de votre dernier ouvrage, Tempête , paru la semaine dernière chez Gallimard . Grand voyageur, amoureux des peuples du monde, vous évoquez dans ce livre deux continents qui vous sont chers : l’Asie, avec l’île d’Udo et ses pêcheuses de coquillages, et l’Afrique, avec la Côte d’Ivoire et ses migrations forcées. A la lecture de ces deux nouvelles, c’est toute votre œuvre, magistrale, que l’on devine entre les lignes. Car ces deux récits font écho aux thèmes qui vous ont toujours inspirés : le métissage, l’exil et l’errance, la pauvreté, les femmes, l’enfance et l’adolescence, la violence et la guerre, mais surtout le voyage, que symbolise la mer, cette frontière infranchissable entre l’homme et la nature, que tous les romans d’aventures se donnent l’illusion de vaincre…

Ce soir, en votre compagnie, Jean-Marie Le Clézio , nous allons parcourir ces nombreux rivages, géographiques et littéraires, sur lesquels vous aimez planter votre plume : l’île Maurice de vos aïeux, l’Amérique de Faulkner, le Mexique d’Antonin Artaud, l’Afrique des origines de l’humanité…

Avec les extraits suivants :

  1. Voyage à Rodrigues (1986) : après l’île d’Udo, cap sur l’île au trésor
  2. « Celui qui n’avait jamais vu la mer », extrait de Mondo et autres histoires (1978) : la véritable motivation des voyageurs : l’appel de la mer
  3. Extrait de la Nouvelle Revue Française , décembre 1997 : hommage à Faulkner, découverte d’une littérature adolescente
  4. Le Rêve mexicain ou la pensée interrompue (1988) : l’autre rive de l’Amérique : la découverte du Mexique par Antonin Artaud
  5. Le Procès-Verbal (1963) : dans le sillage d’Artaud, un autre rivage : celui de la Folie
  6. En conclusion : second extrait de Tempête (2014) : le retour en Afrique, terre des origines

Programmation musicale :

UTE LEMPER : "La mémoire et la mer"Extrait de la BOF des "CAPRICES D'UN FLEUVE", musique de RENE MARC BINI

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