Tout revient sur ses propres traces, poursuivit Oustrialov, l’ange de la révolution s’éloigne doucement du pays… L’ardeur révolutionnaire est déjà du passé… Ce n’est pas le marxisme qui vaincra, mais l’électricité… Regardez autour de vous, Sir, voyez ces changements évidents.

A mesure que l’on déchargeait les camions du Bazar Slave , la circulation, si dense à Moscou, se rétablissait. Au milieu des tramways, des charrettes et des automobiles, on voyait défiler les tableaux vivants d’une foule, c’est vrai, assez optimiste.

  • Ah ! la Librairie Sytine vient d’ouvrir ! s’exclama Oustrialov, s’adressant en russe à son compagnon comme un compatriote. Dans le domaine de la littérature et des arts, nous sommes en plein épanouissement, Sir. Les journaux eux-mêmes, quoiqu’ils soient toujours aux mains des Bolcheviks, proposent bien moins de propagande ronflante et bien plus d’information directe. Bref, la maladie est passée, la Russie est sur la voie d’une prompte guérison.

Nous sommes à Moscou, à l’automne 1924. Oustrialov, un intellectuel russe, répond à l’interview d’un journaliste américain et s’enthousiasme sur l’avenir de son pays, qui renaît grâce à la NEP. Mais la Nouvelle Economie Politique n’a plus qu’un an à vivre. Après la mort de son instigateur, Lénine, le gouvernement est aux mains d’un homme de fer, Staline , qui met en place la collectivisation à marche forcée, première étape de la Terreur Rouge, qui conduira aux déportations massives. Le règne du dictateur durera trente ans, jusqu’à sa mort en 1953.

Une saga moscovite, tome 1
Une saga moscovite, tome 1 © Radio France / Folio Gallimard

Ce soir, nous allons parcourir l’histoire du communisme russe, à travers un roman-feuilleton passionnant : Une saga moscovite , le chef d’œuvre de Vassili Axionov, publié en 1994 aux Etats-Unis . L’écrivain, en exil de 1981 à sa mort en 2009, n’est autre que le fils d’une grande théoricienne du marxisme, elle-même victime des Purges staliniennes : Evguenia Guinzburg . Né en 1932, Vassili Axionov est brutalement séparé de ses parents en 1937, à l’âge de 5 ans. Placé en orphelinat, puis élevé par un oncle, il voit son frère aîné mourir de faim lors de la bataille de Léningrad, en 1941. Il ne reverra sa mère, déportée en Sibérie, qu’en 1949, après douze ans de séparation. Il ne reverra jamais son père.

A l’origine, le roman est un projet de scénario pour une série télévisée américaine. L’auteur relève le défi : « car il y a soap opera aussi dans Guerre et Paix de Tolstoï, auquel je me réfère souvent et qui demeure un livre indispensable pour moi » , déclare-t-il.

Plus profondément, l’écrivain reconstruit ce que le destin lui a précisément refusé : l’histoire, sur trois générations, d’une famille unie malgré les épreuves. Ce soir, ouvrons donc ce roman de quelques 1500 pages , et suivonsles aventures d’une dynastie de médecins russes, les Gradov, plongés dans le chaos de l’histoire . Le premier tome, qui couvre les années 1924-1941 s’intitule « La Génération de l’hiver ».

Extraits de la traduction de Lily Denis , publiée en 1994 aux éditions Gallimard.

Avec la voix deVassili Axionov (Archives Ina)

Programmation musicale :

  • Alina Orlova, Lichoradka

-Radiohead, Idioteque

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