Une solitude mortelle… Sur le zinc, tu peux blaguer, trinquer avec tu veux, avec n’importe qui. Mais l’Ange se fait annoncer, sois seul pour le recevoir. L’Ange, pour nous, c’est le soir, descendu sur la piste éblouissante. Que ta solitude, paradoxalement, soit en pleine lumière, et l’obscurité composée de milliers d’yeux qui te jugent, qui redoutent et espèrent ta chute, peu importe : tu danseras sur et dans une solitude désertique, les yeux bandés, si tu le peux, les paupières agrafées. Mais rien – ni surtout les applaudissements ou les rires – n’empêchera que tu danses pour ton image. Tu es un artiste – hélas – tu ne peux plus te refuser le précipice monstrueux de tes yeux. Narcisse danse ? Mais c’est d’autre chose que de coquetterie, d’égoïsme et d’amour de soi qu’il s’agit. Si c’était de la Mort elle-même ? Danse donc seul. Pâle, livide, anxieux de plaire ou de déplaire à ton image : or, c’est ton image qui va danser pour toi.

Ton maquillage ? Excessif. Outré. Qu’il t’allonge les yeux jusqu’aux cheveux. Tes ongles seront peints. Qui, s’il est normal et bien pensant, marche sur un fil ou s’exprime en vers ? C’est trop fou. Homme ou femme ? Monstre à coup sûr. Donc, fardé, somptueusement, jusqu’à provoquer, dès son apparition, la nausée. Au premier de tes tours sur le fil on comprendra que ce monstre aux paupières mauves ne pouvait danser que là.

Et danse ! Mais bande. Ton corps aura la vigueur arrogante d’un sexe congestionné, irrité. C’est pourquoi je te conseillais de danser devant ton image, et que d’elle tu sois amoureux. Tu n’y coupes pas : c’est Narcisse qui danse. Tu n’es plus seulement perfection mécanique et harmonieuse : de toi une chaleur se dégage et nous chauffe. Ton ventre brûle. Toutefois ne danse pas pour nous mais pour toi. Ce n’était pas une putain que nous venions voir au Cirque, mais un amant solitaire à la poursuite de son image qui se sauve et s’évanouit sur un fil de fer. Et toujours dans l’infernale contrée. Et toujours dans cette solitude mortelle et blanche.

Jean Genet (1983)
Jean Genet (1983) © Radio France

A la fois Ange et Travesti, ce portrait de l’artiste en Funambule est signé par l’un des plus grands écrivains contemporains, auteur controversé qui fut aussi l’auteur dramatique le plus joué du répertoire français : Jean Genet .

Si ses pièces - Les Bonnes , le Balcon , les Paravents - sont montées dans le monde entier, l’écrivain connut pourtant des débuts difficiles : ses premiers romans autobiographiques - Notre-Dame-des-Fleurs , Querelle de Brest - sont censurés pour obscénité et pornographie.

C’est que l’auteur y confie les épreuves les plus rudes de sa vie : né à Paris en 1910, il est abandonné par sa mère et élevé par une famille d’accueil dans le Morvan. Adolescent, il fugue, commet ses premiers vols, fait de la prison, devient légionnaire. Il connaît une vie d’errance auprès de ses amants, ses frères d’infortune. A Paris, ce mauvais garçon fascine les milieux littéraires. Son ami, Jean Cocteau, le sauve d’une condamnation au bagne, tandis que Jean-Paul Sartre salue en lui l’écrivain tenté par la sainteté.

Engagé pour la cause algérienne et la cause palestinienne, proche du philosophe Michel Foucault dans sa dénonciation de l’univers carcéral, Jean Genet fait scandale par l’audace de son style et par ses thèmes de prédilection : la fascination pour le mal, l’éloge de l’homosexualité et de la prostitution. Tel un Funambule, Jean Genet oscille entre la beauté et la misère, le sordide et le sublime. Il meurt seul, dans une chambre d’hôtel, en 1986.

Ce soir, parcourons l’œuvre poétique, romanesque et théâtrale de cet écrivain sulfureux et solitaire, provocateur génial à la plume lyrique… en compagnie d’un autre provocateur génial : bonsoir, Nicolas Bedos

Avec les extraits suivants :

1. Journal d’un voleur (Gallimard, 1949)

2. Querelle de Brest (Gallimard, 1953)

  1. Le Balcon (L'Arbalète,1966)

  2. Le condamné à mort (1942)__

5. Les Bonnes (L'Arbalète, 1963)__

6.Un captif amoureux (Gallimard, 1986)

Avec les voix de Jean Genet, Jeanne Moreau (Archives INA)

Programmation musicale :

Barabara : "Il Tue"Etienne Daho : Les assassins du mur"

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