Je me plongeai dans les petites annonces. L’une d’elles, dans les Nouvelles littéraires, émanait d’une maison de publicité qui cherchait des collaborateurs susceptibles de rédiger un texte, un slogan et une amorce de dessin. Je crois bien que je choisis une marque imaginaire de chaussures. J’envoyai mon texte et mon dessin à la « Maison Damour ». Deux jours plus tard, une lettre me convoquait. On était prêt à me prendre à l’essai dès le lendemain.

La publicité, dans sa toute première jeunesse, était à cette époque un métier d’aventuriers. Il y avait là des poètes, de futurs écrivains, de futurs cinéastes. J’y ai connu Prévert, George Neveux, Jean Aurenche, Grimault aussi. C’était un nouveau métier qui demandait de l’ingéniosité, de l’astuce et vous laissait une certaine liberté d’esprit.

Quelques semaines plus tard, au premier « bal du patron » où j’eus l’honneur d’être convié, l’orchestre attaquait sa seconde danse et personne n’avait osé se risquer sur la piste… Or, ancien premier prix de charleston au Casino de Stella-Plage, je dansais très bien à dix-neuf ans. Sentant qu’il fallait sortir de cette situation ridicule, j’allai droit à la femme du patron, et je l’invitai.

Etienne Damour soulagé, bondit vers Madame Gironde, sa secrétaire, et s’enquit :

  • Quel est ce jeune homme qui vient d’ouvrir le bal avec ma femme ?

  • C’est Anouilh, le nouveau concepteur-rédacteur, dont je vous ai parlé, celui qui…

  • Combien gagne-t-il ?

  • Quinze cents francs, vu son jeune âge, nous avons pensé que…

  • Il aura trois mille francs.

Et c’est ainsi, grâce à mon prix de charleston au Casino de Stella-Plage, que j’ai commencé ma carrière de Rastignac à Paris. Je m’achetai un phonographe, tous les disques de jazz de l’époque, et dans ma petite chambre de la rue de la Chapelle (où je devais me mettre à écrire peu après L’Hermine ) je me crus promis à l’avenir d’un très grand homme d’affaires.

Jean Anouilh
Jean Anouilh © Radio France

C’est par cette scène burlesque, extraite de son autobiographie au titre tout aussi burlesque, La Vicomtesse d’Eristal n’a pas reçu son balai mécanique , que débute la carrière de Jean Anouilh , l'un des plus célèbres dramaturges du XXe siècle. Né en 1910, mort en 1987, il côtoie les grands noms de la scène : Jean Cocteau, Georges Pitoëff, André Barsacq. Toute sa vie, Jean Anouilh fréquente assidûment les théâtres, en quête à la fois de divertissement et de recherche esthétique. Il confie ses impressions de spectateur : « en face d'une représentation vraiment humoristique, je me sens comme tiraillé entre deux pôles ; j'aimerais bien rire et je ris, mais mon rire est troublé, empêché par quelque chose qui se dégage de la représentation elle-même et me laisse perplexe ».

Ce sentiment ambivalent inspirera l’ensemble de son œuvre. Auteur des célèbres pièces Eurydice et Antigone , mais aussi de farces comme Le Bal des voleurs ou Le Nombril , Jean Anouilh ne cesse en effet d’explorer l’ambivalence de la condition humaine, passant de la gravité de la tragédie à la désinvolture de la comédie. Du drame à la satire, l’écrivain s’autorise tous les genres pour aborder les sujets qui lui sont chers : la révolte contre la richesse et les privilèges de la naissance, le refus d'un monde fondé sur l'hypocrisie et le mensonge, la nostalgie du paradis perdu de l'enfance, l'impossibilité de l'amour.

Ce soir, entrons dans cet univers théâtral qui se veut le reflet de la « vraie vie », avec ses rires et ses larmes. Et pour m’accompagner dans ces lectures, j’ai le plaisir de recevoir une grande amie de la Comédie Française, et merveilleuse interprète d’Antigone : Françoise Gillard

Avec les extraits suivants :

  • Le Bal des voleurs (1938): Tableaux I et II
  • L'Hermine (1932) : Acte I et Acte III
  • Antigone (1944) : Prologue et Dixième Partie
  • Le Voyageur sans bagages (1937) : Tableaux I et III
  • Le Nombril (1981)

Avec les voix de Michel Bouquet, Jean Anouilh etBernard Blier (archives INA)

Programmation musicale :

"Orphée et Eurydice : J'ai perdu mon Eurydice (Acte III) Air d'Orphée" , par AnneSofie Von Otter, de Chistoph Willibald Von Gluck"Dummy song" par Louis Armstrong

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