Philippe Lançon a vécu l'horreur un certain 7 janvier 2015, à la rédaction du magazine “Charlie Hebdo”. Il nous livre des pages bouleversantes, sombres ou lumineuses, au fil desquelles il nous transmet sa terrible expérience au seuil de la mort, et le récit de sa reconstruction.

Le journaliste et écrivain français Philippe Lançon lauréat du prix Femina pour "Le lambeau" (Gallimard) le 5 novembre 2018.
Le journaliste et écrivain français Philippe Lançon lauréat du prix Femina pour "Le lambeau" (Gallimard) le 5 novembre 2018. © AFP / Christophe ARCHAMBAULT

Il y avait une sorte de brioche devant Cabu. Wolinski dessinait sur son carnet tout en regardant d’un air amusé tel ou tel intervenant. Fabrice Nicolino n’avait pas encore entamé l’une de ses tirades nerveuses et mélancoliques contre la destruction écologique du monde. La voix de crécelle tonitruante d’Elsa Cayat a retenti, suivie d’un immense rire sauvage, un rire de sorcière libertaire. J’aimais beaucoup Elsa. Tignous dessinait peut-être. Il dessinait parfois pendant la conférence, toujours quand elle était finie. J’aimais le regarder travailler : un vieil enfant trapu et concentré, appliqué, lent, les épaules lourdes, un artisan. (...) Bernard Maris était sans doute resté à Charlie, ces dernières années, pour la même raison que moi : parce qu’il s’y sentait libre et insouciant. Ici, on disait ou l’on criait beaucoup de choses vagues, fausses, banales, idiotes, spontanées, on les disait comme on se dérouille le corps, mais, quand la sauce prenait, l’imagination suivait. Ce matin-là comme les autres,  lecteur, l’humour, l’apostrophe et une forme théâtrale d’indignation étaient les juges et les éclaireurs, les bons et les mauvais génies, dans une tradition bien française qui valait ce qu’elle valait, mais dont la suite allait montrer que l’essentiel du monde lui était étranger.»

Dans le passage que nous venons d’entendre, Philippe Lançon nous invite à la table de conférence de l’hebdomadaire Charlie, le matin du 7 janvier 2015, peu avant l’attentat sanglant dont il fut à la fois le témoin et la victime. Dans son magnifique récit intitulé Le Lambeau paru chez Gallimard, l’auteur célèbre la mémoire et l’esprit de liberté de ses camarades journalistes et dessinateurs de presse et nous donne à lire leurs derniers instants de vivants.

Il y a en effet un avant et un après, une cassure qui sépare à jamais le temps d’une certaine innocence et celui qui succède à l’attentat. L’homme qui nous parle et nous raconte le drame qu’il a vécu, nous revient d’entre les morts… il y a laissé une part de lui-même. Car ce roman au plus près du réel qui met en scène une page sombre de notre histoire collective est aussi un récit intime.

Nous assistons ici à la reconstruction psychique et physique d’un homme traversé par les balles, un blessé de guerre dans une ville en paix. Accompagné jour après jour pendant près d’une année par les soignants, l’auteur rend un hommage vibrant à l’engagement sans faille du personnel hospitalier : « ces héros discrets » qui l’ont « reconduit vers la vie » et lui redonnèrent un visage, lui qui fut une « gueule cassée ». 

Le Lambeau, ce fragile morceau de chair à vif est aussi le terme par lequel la médecine désigne la greffe, jouant la métaphore double de sa blessure et de sa reconstruction. Autour de lui aussi, ses proches, la musique, la littérature et l’écriture lui serviront de tuteurs pour se remettre debout et apprendre à passer de l’état de survivant à celui de vivant

Philippe Lançon, lauréat du prix Femina, nous livre des pages bouleversantes, sombres ou lumineuses, au fil desquelles il nous transmet sa terrible expérience au seuil de la mort. Suivons-le sur le « lent chemin de la réparation ». 

Références musicales :

  • Chet Baker – "Almost Blue"
  • Bach – "Cantate BWV 147, Jésus que ma joie demeure" (pour chœur et orchestre, par le King's College)

La voix de Philippe Lançon est extraite des entretiens suivants : 

L'INVITÉ DE 7H50  16 avril 2018 par Léa Salamé

L'HEURE BLEUE  25 juin 2018 par Laure Adler 

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