Publié un an après l'abolition du servage en Russie, le roman d'Ivan Tourguéniev annonce, avec un demi-siècle d'avance, les prémices de la Révolution de 1905. Ouvrons ce magnifique roman générationnel, qui marque la rupture entre les "pères" et les "héritiers"

Portrait de l'écrivain, romancier, nouvelliste et dramaturge Ivan Tourgueniev, exposé au Musée d'État de A.S. Pouchkine, Moscou.
Portrait de l'écrivain, romancier, nouvelliste et dramaturge Ivan Tourgueniev, exposé au Musée d'État de A.S. Pouchkine, Moscou. © AFP / FineArtImages / Leemage

Extrait

Arcade sentait son cœur se serrer peu à peu. Tous les paysans qu’ils croisaient étaient vêtus de guenilles ; les saules et les trembles qui poussaient le long de la route avaient l’air de mendiants en haillons, dépouillés de lambeaux d’écorce. Au beau milieu de la splendeur de cette journée printanière, se dressait le fantôme blanc de l’hiver, interminable. « Non, pensa Arcade, assis dans la troïka auprès de son père, il n’est pas riche, ce pays ; des réformes sont indispensables, mais comment les réaliser, comment s’y prendre ? 

Un des plus beaux romans russes du XIXe siècle

Ce retour du fils prodigue ouvre l’un des plus beaux romans russes du XIXe siècle : Pères et Fils, d’Ivan Tourguéniev. Publié en 1862, un an après l’abolition du servage, le livre incarne le passage de l’ancienne à la nouvelle Russie, avec ses espoirs et ses désillusions. 

Dix ans plus tôt, Tourguéniev décrivait la vie des paysans russes dans un célèbre recueil de nouvelles, Mémoires d’un chasseur. L’œuvre a été censurée, et l’auteur condamné à un mois de prison et cinq ans d’extradition. Contraint à l’exil, l’écrivain partage dès lors sa vie entre la Russie et la France, où il finira ses jours, en 1883, à l’âge de 65 ans.

Mais revenons en Russie, en 1859, l’année où se déroule l’action de Père et Fils

Propriétaire terrien aux idées libérales, Nicolas Pétrovitch Kirsanov a partagé ses terres avec ses paysans. Ce jour de printemps, l’homme se réjouit du retour de son fils unique, Arcade. 

Mais celui-ci n’est pas seul ; il est accompagné d’un camarade, un étudiant en médecine, un peu plus âgé que lui, Eugène Bazarov. Partisan du mouvement « nihiliste » à la mode à l’époque, ce garçon provocateur rejette toute autorité et rêve de faire table rase du passé.

A sa publication, Père et fils fait scandale, car il aborde pour la première fois le conflit des générations qui oppose « les pères » de la Russie, issus de la noblesse, et les « enfants », annonçant le mouvement prérévolutionnaire. 

Ce soir, ouvrons ce roman filial, qui se lit comme une fable. Une fable qui, le temps d’une saison incertaine, fait vaciller les certitudes. Une saison trouble, aussi, où la jeunesse découvre les promesses et les pièges de l’amour…

Références

Extraits de la traduction de Françoise Flamant, dans la collection de la Pléiade, aux éditions Gallimard.

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