Écoutons Raymond Carver nous relater avec finesse et une pointe d'humour le naufrage de l’ "american dream"… Plus de trente ans après sa disparition, le regard qu’il pose sur le monde est toujours aussi saisissant.

Portrait de Raymond Carver en 1987
Portrait de Raymond Carver en 1987 © Getty / Sophie Bassouls

Extrait de "Là d’où je t‘appelle"

"J.P. et moi, on est sur la véranda, dans le centre de désintoxication de Frank Martin. J.P, il se sert toujours de ses mains quand il parle. Mais ses mains tremblent, elles ne veulent pas rester tranquilles. De quoi il parle, J.P ? Il raconte comment il est tombé dans un puits, près de la ferme où il habitait quand il avait douze ans. Le puits était à sec, heureusement pour lui. Il était passé par tous les stades de la terreur, dans ce puits, hurlant au secours, attendant, puis hurlant de nouveau. Il avait tellement gueulé que sa voix était enrouée avant même de sortir. Il me dit que d’être au fond de ce puits, ça lui a laissé une impression inoubliable. "

C’est par cette nouvelle intitulée Là d’où je t‘appelle que nous ouvrons cette émission dédiée au grand nouvelliste américain Raymond Carver et plus précisément à son chef d’œuvre, Les vitamines du bonheur, paru en 1983. « Au fond du puits » pourrait résumer la situation des personnages qui peuplent les douze nouvelles de ce recueil. 

Raymond Carver (1938 - 1988)

Né en 1938 dans l’Oregon sur la côte nord du Pacifique, Raymond Carver est élevé par un ouvrier et une mère au foyer, qui savent à peine lire. A vingt ans, il est marié et père de deux enfants et enchaîne les petits boulots, mais depuis l’adolescence il est habité par l’envie d’écrire. 

C’est sa rencontre avec l’écrivain John Gardner en 1958 qui l’encourage à fréquenter les ateliers d’écriture. Dès lors, il rédige de nombreux poèmes et nouvelles. Mais il lui faudra patienter encore dix ans pour que Gordon Lish de la revue Esquire devienne son éditeur. Continuant à travailler comme pompiste, veilleur de nuit ou livreur pour subvenir aux besoins de son foyer, Carver écrit et boit, beaucoup. A la fin des années soixante-dix, il quitte son épouse, finit par vaincre son alcoolisme et rencontre la poétesse Tess Gallagher avec qui il passera les dix dernières années de sa vie. Un cancer du poumon l’emporte en 1988, il est alors à peine âgé de 50 ans.

Maître incontesté de la nouvelle mais aussi poète, cet amoureux de la forme brève n’a de cesse de ciseler toujours plus précisément sa prose, à l’image d’un sculpteur. « Carver » signifie d’ailleurs « sculpteur » en anglais. 

Dans ses nouvelles, qui flirtent souvent avec l'étrange, il nous parle du quotidien, de la solitude et de rêves déchus. Sans recourir à l’ironie ni à la critique socio-politique, il ausculte avec finesse une société qui, loin du mirage de l’American dream, est en proie au malaise. Dans le monde qu’il dépeint, on croit pouvoir vendre le bonheur en tube tandis que la télévision, indifférente aux tragédies humaines, déverse continuellement son flux. 

Plus de trente ans après sa disparition, le regard qu’il pose sur le monde est toujours aussi saisissant. 

Avec les voix de Raymond Carver  ,Olivier Cohen,  (Archives I.N.A.) 

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