Je ne connais pas de lecture plus stimulante pour un écrivain que Tristram Shandy. Voilà un homme, Sterne, qui ouvre dans le réel un espace où il fera ce que bon lui semblera et à sa manière. Tout se joue à l’intérieur du livre, il n’y a pas de leçon à en tirer, mais, dans le livre, rien n’est impossible, l’invention et la surprise sont constantes.

Pour Sterne, le lecteur n’est pas une vache invitée à lever quelques instants la tête de son pâturage pour regarder glisser sur ses__ rails le train du roman, avec sa puissante locomotive et ses beaux wagons. Il a de la considération pour lui, il met à sa disposition une page blanche où dessiner une héroïne selon son goût plutôt que de lui en infliger le portrait, il le prie aussi de s’assoir sur la pile de ses précédents volumes pour prendre un peu de repos. Il lui demande son aide pour déménager l’artillerie de l’oncle Tobie qui encombre un chapitre, par exemple, en échange de quoi il l’autorise ensuite à dormir dix pages durant…

Sterne justifie avec une mauvaise foi savoureuse ses digressions les plus incongrues et tous ses stratagèmes dilatoires, car ce n’est évidemment pas d’en venir au fait qui importe. Quel fait ? La littérature n’a rien à dire, rien à exprimer, elle est l’exercice même de la liberté.

Illustration de H.W. Bunbury pour Tristram Shandy, 1773
Illustration de H.W. Bunbury pour Tristram Shandy, 1773 © Radio France

Ce romancier, dont parle merveilleusement l’écrivain contemporain Eric Chevillard , est l’auteur d’un grand chef d’œuvre de la littérature anglaise, pourtant méconnu en France : il s’agit de Laurence Sterne , auteur d’une parodie d’autobiographie, qu’il présente lui-même comme « Le Livre des Livres » , et qui s’intitule : La Vie et les opinions de Tristram Shandy, gentilhomme .

Publié entre 1759 et 1767, ce récit satirique en 9 volumes et quelques 900 pages, connaît un succès fulgurant, à l’image de son « cousin » français, Candidede Voltaire , qui paraît au même moment outre-manche.

Voltaire dira justement de son homologue qu’il est « le nouveau Rabelais anglais » . Pamphlétaire de talent, Laurence Sterne est un vicaire d’origine irlandaise, qui a vécu la majeure partie de sa vie dans le Yorkshire, région austère du Nord de l’Angleterre. Fin connaisseur de Rabelais, mais aussi de Cervantès, Shakespeare, Erasme et Montaigne, l’érudit se donne pour unique ambition de « faire sourire » son lecteur. Il signe avec Tristram Shandy un récit excentrique, où il parodie à merveille ses grands maîtres, et pousse l’art de la digression à son paroxysme.

Mélange détonant d’humour anglais et de gauloiserie, son style original et ses audaces formelles inspireront de grands romanciers français : son contemporain, Diderot , qui revendique la parenté de Jacques le Fataliste avec Tristram Shandy , mais aussi, deux siècles plus tard, Balzac , qui s’en inspire pour La Physiologie du mariage .

Ce soir, à l’image de Tristram et de ses nombreux « dadas », laissons-nous transporter par ce joyeux vagabondage, bavard et jubilatoire…

Extraits de la traduction de Guy Jouvet , parue aux - bien nommées - éditions Tristram en 2004.

Avec la voix de Jean-Jacques Mayoux , critique littéraire (Archives INA)

Programmation musicale :

-"Timon d'athenes : Hark! how the songsters of the grove" de HENRY PURCELL, par LYNNE DAWSON et GILLIAN FISCHER-The maid's last prayer or Any rather than fail Z 601 : No no resistance is but vain- pour 2 hautes-contres et basse continue de HENRY PURCELL, par CARLOS MENA et DAMIEN GUILLON-"I'm alone" de l'album "Monty python's / Spamalot", chanté par MIKE NICHOLS

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