Assise sur la plus haute marche de la véranda, Martha écouta (ce n’était pas la première fois) Madame Van Rensberg raconter longuement comment elle avait été courtisée par Monsieur Van Rensberg, en dépréciant avec humour tout ce qui aurait pu sembler romantique. Madame Quest offrit ensuite le récit également humoristique, mais plus sec, de ses propres fiançailles. Ces deux histoires lourdement – bien qu’inconsciemment – censurées étant parvenues à leur terme, les deux voisines se tournèrent vers Martha en exhalant simultanément des soupirs résignés.

Martha se redressa lentement, referma le livre qu’elle était en train de lire, et les fixa d’un regard calme. Elle était devenue toute pâle dans l’effort de maîtriser sa haine. Elle se leva et déclara d’une voix basse et tendue : « Vous êtes écoeurantes, à marchander et à calculer et… » Elle fut incapable de poursuivre. « Vous me dégoutez », termina-t-elle d’une voix faible. Ses lèvres tremblaient. Elle traversa le jardin puis s’enfuit dans la brousse.

Assise au pied de son arbre fétiche, elle retrouva peu à peu son calme. Elle se mit à fixer le feuillage illuminé de soleil. Mais c’est elle-même qu’elle contemplait, et de la seule manière qu’il lui avait été donné de pouvoir le faire : à travers la littérature. C’est grâce à ses livres que Martha avait acquis une image précise d’elle-même : elle était adolescente, donc forcée d’être malheureuse ; anglaise, donc mal à l’aise et méfiante ; vivant dans la quatrième décennie du XXe siècle, donc inévitablement confrontée aux problèmes de race et de classe sociale ; de sexe féminin, donc obligée de répudier les femmes-esclaves du passé. Elle était tourmentée par la culpabilité, la responsabilité, et la conscience de soi. Elle pensait tristement : « Bon, si tout a déja été dit, pourquoi faut-il que j’y passe à mon tour ? Peut-être, se disait-elle, devait-on simplement considérer ces années, de quatorze à vingt ans, comme « lues », avant de retrouver une joie de vivre ? Heureux ces futurs romanciers, espérait-elle, qui seraient à nouveau capables d’écrire avec enthousiasme !

Cette jeune fille rebelle, qui rejette le conformisme de la vie coloniale dans l’Afrique des années 1940, deviendra l’une des grandes plumes du XXe siècle : il s’agit de la britannique Doris Lessing , récompensée par le Prix Nobel de Littérature en 2007 .

Née en Iran en 1919, Doris Tayler – de son nom de jeune fille - passe son enfance en Rhodésie du Sud, l’actuel Zimbabwe, alors colonie anglaise, où ses parents espèrent faire fortune dans le maïs. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, après un premier mariage malheureux, elle travaille pour une association de soutien à la Royal Air Force. Elle rencontre son second mari, l’Allemand Gottfried Lessing, communiste et Juif exilé ; puis rentre vivre en Angleterre en 1949.

Doris Lessing Prix Nobel 2007
Doris Lessing Prix Nobel 2007 © Elke Wetzig (elya) - Wikmedia Commons

D’inspiration autobiographique, son œuvre romanesque retrace le parcours chaotique des femmes dans ce XXe siècle bouleversé par les guerres mondiales en Europe, par les guerres d’indépendance en Afrique, et par la valse des idéologies. Auteur en 1962 d’un best-seller international, Le Carnet d’Or , Doris Lessing témoigne avec lucidité des idéaux et des désillusions des grands combats de son époque : le communisme et l’anticolonialisme dans l’immédiat après-guerre, le féminisme dans les années 1960, et, plus récemment, dans les 1980, l’anti-apartheid ; grandes causes qu’elle évoque comme autant de « rêves » de libération de l’humanité…

Ce soir, parcourons quelques-uns des plus célèbres romans de cette grande dame de la littérature anglaise, qui fête, ce mois-ci, ses 94 printemps… Et pour m’accompagner dans ces chroniques de notre histoire contemporaine, j’ai le grand plaisir d’accueillir une très belle comédienne, lectrice passionnée de Doris Lessing : bonsoir Florence Pernel ….

Avec les extraits suivants :

  1. Les Enfants de la violence (Albin Michel, 1978, traduction Marianne Véron) : l’émergence d’une conscience politique
  2. Le Rêve le plus doux (Flammarion, 2004, traduction Isabelle D. Philippe) : extrait 1 : le rêve communautaire des années 1960
  3. Le Rêve le plus doux : extrait 2 : les désillusions du communisme
  4. Le Rêve le plus doux : extrait 3 : la critique du féminisme
  5. Le Rêve le plus doux : extrait 4 : la cause humanitaire en Afrique
  6. Conclusion: Le Carnet d’or : le rêve brisé des femmes, l’impossibilité d’écrire

Avec la voix de Doris Lessing (Archives Ina)

Programmation musicale :

SCARLETT JOHANSSON : "Last goodbye"CANNES : "Wild again"

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