Rediffusion

D’abord je me trouve dans un grand salon tapissé de gris, très sombre. J’étais assise sur une petite chaise en bois parfumé, cela sentait le sapin. Alors une grande dame vêtue de velours noir ayant comme ceinture une bande de diamants ou quelque chose de brillant, d’abord elle s’avançait vers le grand piano du coin, elle a joué une longue mélodie si triste qu’il me semble que je pleurais. Quand elle a arrêté, elle a été vers un grand chevalet et a pris un pinceau et a commencé à peindre ; enfin elle avança vers un grand bureau, ses grands yeux bleus me regardèrent d’abord, puis avec lenteur elle a commencé à écrire, écrire des pages, des pages. Enfin, elle ferma le livre doucement, posa sa plume et s’avança silencieusement vers moi, alors j’entendis ces mots : « Choisis ! ».

Oh, combien d’hésitations ! Puis, brusquement, je me suis tournée vers le grand bureau entouré de livres, une force invisible me mène vers ce coin, sans le vouloir mes mains ont pris la plume, alors la grande dame en souriant s’est approchée, me donnant le grand livre en me disant : « Ecris, je te guiderai. » Sans aucune difficulté, j’ai écrit des choses, des choses je crois bien belles, car la dame m’a dit, en me désignant un grand coin où, assis sur de grands fauteuils, des hommes à barbe vénérable, ainsi que des reines et des jolies châtelaines, écrivaient sans arrêter : « Ta place est là », me dit-elle.

Aussitôt qu’elle partit, j’ai lâché doucement mon livre et ma plume et je me suis dirigée vers le piano, je voulais essayer, d’abord mes doigts allaient très bien, j’aimais ce que je jouais, mais soudainement je me suis arrêtée, je ne savais plus. Alors en regardant tristement le piano, j’ai dit : « Je ne puis ! ». J’ai essayé de peindre, mais au lieu de peindre, de gros pâtés ornent mon chevalet, alors j’ai dit : « Adieu, je ne te veux pas ». Alors, j’ai repris ma plume et j’ai commencé à écrire, sans arrêter.

Mon rêve est bien long, mais il m’a paru singulier et je veux le relire. Maman m’appelle. J’aimerais encore rêver des choses comme ceci.

Ce rêve prémonitoire, survenu dans la nuit du 27 février 1915, est celui d’une fillette de douze ans qui espère devenir écrivain et entrer à l’Académie Française. Elle confie ce rêve à son journal intime, qu’elle rédige, malgré de nombreuses fautes d’orthographe, dans la langue qu’elle considère comme le plus bel héritage de son père : le français. Emigrée à New York depuis un an, elle ne sait pas encore que ce père, un musicien d’origine cubaine resté en France, les a abandonnés, elle, sa mère -une cantatrice d’origine andalouse-, et ses deux jeunes frères. Toute son œuvre à venir portera l’empreinte de cette blessure : l’attente désespérée du père, la quête insatiable de l’amour. Cette petite fille, à l’écriture naïve et fragile, marquera la littérature du XXe siècle : c’est Anaïs Nin .

Née en 1903 à Paris, où elle revient vivre avec son mari dans les années 1930, elle rencontre, à 28 ans, le romancier américain Henry Miller , dont elle devient la maîtresse et la muse. Elle soutient financièrement l’écrivain, et l’aide à publier son chef d’oeuvre, Tropique du Cancer . Anaïs Nin vit alors une double passion, avec Henry, mais surtout avec sa femme, June, dont elle tombe éperdument amoureuse.

Parcourons l’œuvre singulière d’Anaïs Nin, depuis l’impressionnant Journal qu’elle tient toute sa vie, jusqu’au célèbre recueil de nouvelles érotiques, Vénus Erotica , qui fait encore scandale à l’époque du féminisme triomphant, dans les années 1970.

La grande danseuse-étoile de l’Opéra de Paris Marieclaire Osta accompagne Guillaume Gallienne dans cette histoire passionnante et tumultueuse, qui est aussi celle de l’éclosion d’une femme-écrivain.

Avec les extraits suivants :

  1. Un hiver d’artifice (1945) (édition des femmes, 1976, traduction Elizabeth Janvier) : la figure du père

  2. Cahiers secrets (1931-1932) (éditions Stock, 1987, traduction Béatrice Commengé) : sa relation avec Henry Miller

  3. La Maison de l’inceste (1936) (édtion des femmes, 1958, traduction Claude Louis-Combet): sa relation avec June et l’amour entre femmes

  4. Vénus Erotica (1969) (éditions Stock, 1978, traduction Béatrice Commengé) : les nouvelles érotiques

6. Ce que je voulais dire (1975) (éditions Stock, 1980, traduction Béatrice Commengé) : une littérature féminine mais non féministe

  1. Conclusion : Etre une femme (1976) (éditions Stock, 1976, Béatrice Commengé) : « écrire, c’est respirer… »

Avec les voix d'Anaïs Nin, Henry Miller (Archives INA)

Programmation musicale :

"Ich Grolle Nicht" de ROBERT SCHUMANN par PHILIPPE SLY"Cucurrucucu paloma" par Caetano Veloso

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