Sans être né chasseur, peut-être aimez-vous la nature ; s’il en est ainsi, vous devez nous envier… Ecoutez donc... Connaissez-vous, par exemple, l’enchantement de se mettre en route au printemps avant l’aube ? Vous sortez sur le perron… Au ciel, d’un gris sombre, scintillent encore quelques étoiles ; un souffle humide s’élève en ondes légères ; on perçoit le murmure vague et discret de la nuit ; les arbres, enveloppés d’ombre, bruissent doucement. On étend un tapis dans la télègue, on place à vos pieds une caisse avec un samovar. Dans le jardin, le gardien ronfle paisiblement derrière la haie ; le moindre bruit reste dans l’air alourdi. Vous vous installez ; les chevaux s’enlèvent d’un seul élan, la voiture roule avec fracas… Plus vite, mes bons chevaux, plus vite ! En avant, au grand trot ! Le soleil monte rapidement, le ciel est pur : le temps sera beau. Nous voilà sur la hauteur… Quelle vue ! La rivière, d’un bleu terne sous le brouillard, nous découvre dix bonnes verstes de ses méandres ; au-delà s’étendent des prairies d’un vert d’eau ; plus loin des collines ondulent. A travers la clarté moite les lointains se dessinent, plus précis qu’en été… Que la poitrine respire librement, que les mouvements ont d’aisance, comme l’être se sent ranimé par la fraîche haleine du printemps !...

C’était l’un des nombreux éloges de la nature qui parcourent ce recueil de nouvelles, Les Mémoires d’un chasseur , qui ont fait connaître leur auteur,Ivan Tourguéniev , dès 1847, de Moscou à Paris. Amoureux de sa terre natale et grand chasseur, l’écrivain russe se fait, à 29 ans, le chantre de la vie paysanne et dénonce la tyrannie du servage ; ce qui lui vaudra un mois de prison et l’interdiction de quitter le pays pendant cinq ans. Il choisira ensuite l’exil, et vivra plus de trente ans en France.

Portrait d'Ivan Tourguéniev par Félix Nadar
Portrait d'Ivan Tourguéniev par Félix Nadar © Domaine public

Observateur de la nature, mais aussi de la mentalité de son époque, Tourguéniev signe une œuvre théâtrale et romanesque qui témoigne, à distance, de l’évolution de la Russie dans la seconde moitié du XIXe siècle : l’affranchissement des paysans, mais aussi le passage du romantisme aux prémices de l’esprit révolutionnaire.

Ce soir, évoquons quelques-uns des thèmes de prédilection du plus français des écrivains russes : la condition des serfs, mais aussi le conflit des générations et le passage du temps ; sans oublier, bien sûr, sa fascination pour les femmes…

Et pour m’accompagner dans ces lectures, j’ai l’immense plaisir d’accueillir un grand ami et lecteur passionné de Tourguéniev : bonsoir, Julien Clerc

Avec les extraits suivants (Editions Gallimard, Pléiade, 1981 ) :

  1. Moumou (1852) (traduction Henri Mongault et Edith Scherrer) : l'une des premières nouvelles de l'écrivain, en hommage à l'un des domestiques du domaine familial de son enfance

  2. Père et fils (1862) (traduction Françoise Flamant) : le grand roman générationnel de l'écrivain

  3. Premier amour (1860) (traduction Edith Scherrer) : une oeuvre d'inspiration tristement autobiographique, sur la rivalité amoureuse entre un père et son fils

  4. Premier amour : second extrait : portrait de la belle Zenéaïde, en hommage à la cantatrice Pauline Viardot-Garcia, le grand amour de Tourguéniev

  5. Un mois à la campagne (éditions Gallimard, 1995, traduction de Denis Roche et Françoise Flamant) : la pièce de Tourguéniev montée par Stanislavski en 1909, qui voit en son auteur le précurseur de Tchékhov

  6. En conclusion : Mémoires d'un chasseur (1852) (traduction de Henri Mongault et Edith Scherrer): éloge de l'automne, la saison préférée de l'écrivain...

Programmation musicale :

"L'horizon chimérique", Julien Clerc

"Bednjazhka ja (Pauvre moi)" : JACQUELINE LAURIN

Avec les voix de Andrei Vieru et Françoise Flamant (archives INA)

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