Dominique Reymond dans Feux d'August Stramm
Dominique Reymond dans Feux d'August Stramm © MaxPPP / Manuel Pascual

LASZLO : … je l’ai vu… au-delà des landes… là où partent les grands chemins… loin… très loin… vers les coupoles, vers les tours… vers les lumières dans la nuit… ça fonce… et crépite… et craque et tourbillonne…

MAROUCHKAse tord les mains : … fuyons !...

LASZLO, éclate de rire et s’approche d’elle, tendre : … Marouchka…

Elle s’échappe. Il lui barre la route.

LASZLO : il n’arrivera pas jusqu’ici… la lande va l’engloutir car … sa voiture est lourde… il doit aller à pied comme toi et moi… il ne viendra pas te chercher !

MAROUCHKA : …il…ne…viendra…pas… me… chercher…

LASZLO : … tu entends… ça craque… c’est fou… rrrrr…. Ces hommes-là… ils ne connaissent ni matin ni midi ni soir… quand le soleil se montre… ils ne se connaissent pas les uns les autres… une mêlée… sauvage… le ciel n’a pas de voûte… jamais que des lambeaux… des murs… des recoins… des chemins… durs et couverts de pierres… ça part dans tous les sens… impossible de t’y retrouver !

MAROUCHKA, tremble de tout son corps : … père… nous avons tous été abandonnés… tous…

Cette jeune orpheline, terrifiée par le brouhaha des hommes, est l’héroïne d’une pièce de théâtre intitulée La Fiancée des Landes , symbole d’une jeunesse perdue, en quête d’une « patrie » et d’une « âme ». Ecrite en 1913, elle est l’œuvre d’un poète allemand méconnu, August Stramm, né en 1874, et mort en 1915, sur le front russe . Cette scène, quasi prémonitoire, semble annoncer le chaos de la Première Guerre mondiale, à laquelle il participe dès les premiers jours.

Après Guillaume Apollinaire la semaine dernière, écoutons, ce soir, à l’occasion du Centenaire de la Grande Guerre , le témoignage d’un autre officier engagé dans le conflit, de l’autre côté des lignes. D’origine modeste, August Stramm devient inspecteur des Postes et commence à écrire tardivement. Tandis que sa femme, l’auteure Else Krafft, connaît un grand succès avec sa poésie classique, il développe, quant à lui, un style très personnel, sobre et sombre, qui oscille entre le symbolisme et l’expressionnisme.

Ce soir, découvrons l’écriture si particulière d’August Stramm, à travers la correspondance qu’il tient, depuis le front, avec sa femme, mais surtout avec un couple d’amis, Nell et Herwarth Walden, rencontrés quelques mois auparavant. Compositeur et fondateur d’une revue d’avant-garde, Herwarth Walden – de son vrai nom Georg Lewin - publie les premiers textes d’August Stramm et l’introduit dans le milieu littéraire. Mais bientôt, le traumatisme de la guerre s’insinue jusqu’au cœur de son écriture, de plus en plus épurée . Dans sa dernière pièce, au titre évocateur, Destinée , écrite en 1915 dans un train de permission, ses phrases se réduisent à des cris de détresse : « maudire ! terre ! », et le dialogue s’éteint, laissant place à des didascalies éloquentes : « Rugissement / Tonnerre / Abîme ».

Et pour m’accompagner dans ces chroniques d’un autre siècle, j’ai le plaisir d’accueillir une amie et magnifique comédienne, grande interprète des héroïnes d’August Stramm au théâtre : bonsoir, Dominique Reymond

Extraits de Théâtre et Correspondance , d'August Stramm, dans la traduction de René et Huguette Radrizziani, éditions Comp'Act (2000), collection L'Acte Même.

Avec la voix de Louis Truchon , ancien combattant (Archives Ina)

Programmation musicale :

-"Der Graben", par Hélène Delavault

-"Une lettre oubliée" par Juliette

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