Nous entrons dans un dortoir. L’endroit paraît spacieux. Les murs sont bruts, rugueux, sombres, les interstices entre les rondins calfeutrés avec de l’étoupe. Au milieu du dortoir se dresse une sorte de bat-flanc continu, de sorte que les détenus y dorment sur deux rangs, tête contre tête ; on peut aussi bien y installer soixante-dix personnes que cent soixante-dix. Nous visitons d’autres dortoirs : c’est partout la même, l’horrible misère ; elle aurait autant de peine à se cacher sous ses haillons qu’une mouche sous une loupe. La même vie de taudis, déniant toute propriété personnelle, toute solitude, tout confort et tout sommeil.

Le forçat rentre des travaux, qu’il effectue le plus souvent par mauvais temps, les vêtements transpercés et les souliers pleins de boue ; il suspend une partie de ses habits au montant de son châlit, et l’autre, encore mouillée, il l’étend sous lui en guise de literie. Son linge imbibé de sécrétions, ignorant depuis longtemps la lessive, mélangé à des guenilles pourrissantes ; ses chaussettes russes d’où monte une suffocante odeur ; l’homme lui-même qui, à son tour, ignore depuis longtemps le bain, plein de poux ; son pain, son poisson salé, les miettes, les os, les restes de soupe dans sa gamelle ; les punaises qu’il écrase du doigt ; tout cela confère à l’air de la baraque une puanteur aigre et moite, saturée d’humidité, si bien qu’au moment des grandes gelées, au matin, les fenêtres sont couvertes à l’intérieur d’une couche de glace. Tout cela crée une ambiance qui vous soulève le cœur.

Les détenus d’Alexandrovsk jouissent d’une relative liberté ; ils ont le droit, dans la journée, d’aller et venir sans escorte. Mais les évadés réintégrés ou les détenus soumis à enquête sont enfermés dans un bâtiment spécial qu’on appelle « La Maison des fers », un lieu terrifiant. Un cadenas énorme s’ouvre avec un bruit de tonnerre et nous pénétrons dans une cellule exigüe où je trouve une vingtaine d’évadés récemment réintégrés. Les vêtements en lambeaux, sales, enchaînés, aux pieds des chaussures informes attachées avec des chiffons ou des ficelles ; une moitié du crâne en broussaille, sur l’autre, rasée depuis quelques jours, les cheveux commencent à repousser. Tous amaigris – on dirait des animaux en mue.

Cette description du bagne russe date des années 1890 ; elle est l’œuvre d’un jeune médecin, venu effectuer le premier recensement des déportés de l’île de Sakhaline, à 12000 kilomètres de Moscou : il s’agit d’Anton Tchékhov , le célèbre dramaturge, qui a traversé la Sibérie par des moyens rudimentaires, bien avant la construction du Transsibérien.

Bouleversé par son voyage, il écrit à son éditeur : « Il s’avère que nous avons laissé pourrir dans les prisons des millions d’hommes, que nous les y avons laissé pourrir en vain, sans raison, de façon barbare ; nous avons fait parcourir des dizaines de milliers de verstes dans le froid à des hommes enchaînés. Nous les avons corrompus, nous avons augmenté le nombre de criminels, et nous avons rejeté la faute sur les gardiens de prison au nez rouge. Aujourd’hui, toute l’Europe cultivée sait quels sont les responsables : non pas les gardiens, mais chacun de nous. »

Ce soir, sur les pas de Tchékhov, découvrons ce que sont devenues les prisons de Sibérie un demi-siècle plus tard : non plus le bagne, tel que l’ont décrit Dostoïevski et Tolstoï, mais un redoutable système concentrationnaire, le Goulag ...

Avec les extraits suivants :

  1. Le Vertige, d’Evguénia Guinzbourg (éditions Seuil,1967, traduction de Bernard Abbots et Jean-Jacques Marie) : le convoi en fourgons à bestiaux jusqu’à Vladivostock
  2. Vie et destin , de Vassili Grossman (éditions L'Age d'Homme,1980, traduction d'Alexis Berelowitch et Anne Coldefy-Faucard) : l’aube spectrale sur la Kolyma
  3. Une journée d’Ivan Denissovitch , d’Alexandre Soljénitsyne (éditions Julliard, 1963, traduction de Léon et Andrée Robel et Maurice Decaillot) : le réveil de la conscience occidentale
  4. L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljénitsyne (éditions Seuil, 1974, traduction Jacqueline Lafont et José Johannet) : le travail d’abattage forestier
  5. Les Récits de la Kolyma , de Varlam Chalamov (éditions Fayard, 1986, traduction Catherine Fournier) : la mort par épuisement et de faim
  6. Chronique d’un goulag ordinaire , d’Ariadna Efron (éditions Phébus, 2005, traduction de Simone Goblot) : une lettre qui témoigne du poids de la censure

Avec les voix de Anna Ivanovna Jouk, Jacques Rossi, André Glucksman, Louba Jurgenson (Archives Ina)

Programmation musicale :

Patricia Rozario (soprano) : Akhmatova songs : II. Pouchkine et lermontov

Chant traditionnel russe : Le temps du muguet, par le Chœur de l'Armée Rouge __

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