Partons à la rencontre d'une fillette de douze ans, dans la campagne normande des années 1950... Un texte poignant, qui a bouleversé le sociologue Didier Eribon.

Annie Ernaux
Annie Ernaux © Maxppp / L'Est républicain / Alexandre Marchi

Extrait de "La honte"

"Mon père a voulu tuer ma mère un dimanche de juin, au début de l’après-midi (...) Dans la cave mal éclairée, mon père agrippait ma mère par les épaules, ou le cou. Dans son autre main, il tenait la serpe à couper le bois qu’il avait arrachée du billot où elle était ordinairement plantée. Je ne me souviens plus ici que de sanglots et de cris. Ensuite, nous nous trouvons de nouveau tous les trois dans la cuisine. Mon père est assis près de la fenêtre, ma mère est restée debout près de la cuisinière et je suis assise au bas de l’escalier. Je pleure sans pouvoir m’arrêter (...) C’était le 15 juin 52. La première date précise et sûre de mon enfance. Avant, il n’y a qu’un glissement des jours et des dates inscrites au tableau et sur les cahiers."

C’est sur cette scène traumatique que s’ouvre le très beau livre d’Annie Ernaux, La Honte, paru en 1997 aux éditions Gallimard. Dans ce texte poignant, l’auteure enquête, plus de quarante ans après les faits, sur ce fameux dimanche douloureusement inscrit en elle.

Annie Ernaux, écrivain de l'intime

Née en 1940 en Normandie, enseignante de Lettres, Annie Ernaux a publié une vingtaine de livres. Depuis son premier roman, Les Armoires vides, paru en 1974, son œuvre s’élabore à la lisière de la mémoire intime et de l’Histoire collective.

La complexité des liens familiaux tient une place importante dans ses textes : fille d’épiciers-cafetiers modestes, elle consacre un livre à son père, La Place, qui paraît en 1983. Cinq ans plus tard, elle publie Une Femme en hommage, cette fois, à sa mère. Plus récemment, en 2011, avec L’Autre fille, elle s’adresse à la sœur qu’elle n’a pas connue, car disparue avant sa naissance.

Mais dans l’œuvre d’Annie Ernaux, le « récit de soi » dialogue toujours avec l’analyse historique et sociologique. 

Ainsi, dans La Honte, c’est toute une époque révolue que réveille l’auteure, pour mieux comprendre la jeune fille de douze ans qu’elle était : elle fixe patiemment les usages, les langages, l’imaginaire au milieu desquels s’inscrit le drame soudain de ce dimanche de juin.

Ce soir, remontons le temps avec Annie Ernaux, jusqu’à cet été 1952...

Aller plus loin

Retrouvez cette émission dans le livre-CD "Ça peut pas faire de mal", Tome 5, consacré aux grandes romancières de la seconde moitié du XXe siècle, une coédition Radio-France/ Gallimard, en librairie à partir du 21 mars. 

Guillaume Gallienne sera en dédicace au Salon du Livre, porte de Versailles, ce dimanche 17 mars à partir de 16h. 

 Références musicales et extraits sonores 

La programmation musicale :

  • L : Vertige  
  • JEANNE MOREAU : Dans l'eau du temps 

Les archives de l'INA:

  • "La honte n’est pas une pensée, c’est un mode de vie"  Synergie 27/01/1997 -Jean-Luc Hees
  • "Le sentiment que mon monde s'écroule ce 15 juin, j’entre dans le temps, j’entre dans la honte" A voix nue 06/11/2002 - Geneviève Brisac
  • "Mon écriture saccadée ...Je n'aime pas le " bien écrire" Quotidien pluriel 28/02/1984  -Jacques Chancel 
  • Le langage, reflet de la condition sociale Quotidien pluriel 28/02/1984 -Jacques Chancel 
  • Ecrire pour "venger sa race" ECLECTIK  _04/12/2011 -_Rebecca MANZONI
  • Son sentiment de trahison vis à vis de son père qu’elle essaie de combler avec le faible recours des mots La littérature  21 juin 1984  Les matinées de France Culture
Les références
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