Remontons le fleuve Congo, sur les traces du colonialisme de la fin du XIXe siècle... et explorons les mystères et la noirceur de l’âme humaine.

Chasseurs d'ivoire dans le Congo belge (vers 1900)
Chasseurs d'ivoire dans le Congo belge (vers 1900) © Getty / Universal History Archive

Extrait

" Il se trouve que, quand j’étais gamin, j’avais une vraie passion pour les cartes géographiques. À l’époque, il y avait beaucoup d’espaces vierges sur les planches des atlas, et lorsque j’en voyais un qui me paraissait spécialement séduisant sur une carte (mais tous ont cet air-là), je posais le doigt dessus, et disais :

-      Quand je serai grand, j’irai là.

Je suis allé dans certains d’entre eux, mais il en restait un - le plus grand, le plus vierge, si je puis dire, après lequel je soupirais toujours. A ce moment-là, il est vrai, ce n’était plus un espace vierge. Depuis mon enfance, il s’était rempli de fleuves et de rivières, de lacs, de noms. Il avait cessé d’être un espace vierge au délicieux mystère - une tache blanche sur laquelle un petit garçon pouvait bâtir de lumineux rêves de gloire. C’était devenu un lieu de ténèbres."

Charles Marlow, un personnage à l'image de son auteur, Joseph Conrad

L’homme qui se remémore son enfance, c’est Charles Marlow, le héros de Joseph Conrad dans son œuvre la plus célèbre : Au cœur des ténèbres. Il est marin ;  son rêve est de naviguer sur le fleuve Congo. Personnage à l’image de son auteur … 

Paru dans un premier temps en feuilleton dans un magazine britannique en 1899, ce grand roman de la littérature anglaise est édité en 1902. Marlow est un capitaine de la marine marchande qui remonte le fleuve Congo à la recherche d’un mystérieux chasseur d’ivoire. Au récit de ses aventures se mêle l’observation critique du système colonial mis en place dans la région.

Un peu d’histoire afin d’appréhender le décor du roman: à l’époque, le Congo appartient au roi des belges. Celui-ci y établit un réseau de comptoirs commerciaux et entreprend un vaste chantier de construction de chemin de fer, s’assurant ainsi l’exploitation des  ressources de tout le pays. C’est un contexte que Joseph Conrad connaît bien. Il sillonna en effet les mers pendant une vingtaine d’années avant de se consacrer à l’écriture, et embarqua  lui-même en 1890 comme capitaine d’un navire à vapeur sur le Congo pour le compte d’une compagnie commerciale.   

Quelques années après son retour, en à peine trois semaines, il écrit Au coeur des ténèbres, donnant corps fiévreusement à une expérience qui le hante. S’il fut pour sa part rapatrié très rapidement pour maladie, Marlow, son double de fiction, remontera le fleuve jusqu’à son ultime point de navigation.

Conrad offre un tableau sans concession des colons européens qui dans toute l’indécence de leur hypocrisie se targuent de civiliser des populations dites sauvages et primitives, mais se révèlent bien plus sauvages encore. De manière plus complexe, il explore le point de rupture vers la folie que, semble- t-il dire, nous avons tous en nous dans un tel environnement, car le système colonial ne peut mener qu’à la sauvagerie.  Depuis le niveau politique jusqu’à celui, intime, de l’âme humaine, et dès la fin du 19° siècle, Conrad développe une analyse des mécanismes qui mènent à la terreur la plus absolue. C’est ce qui en fait une oeuvre intemporelle sur la sauvagerie et le mal, dont nombre d’écrivains, de philosophes et de cinéastes se sont saisis. Le film Apocalypse Now de Francis Ford Coppola en est bien sûr l’exemple le plus légendaire... 

Références

Extraits de la traduction dirigée par Marc Porée, collection La Pléiade, Gallimard, 2017.

Une émission préparée par Perrine Malinge.

Avec la voix de Michel Le Bris, Claude Levi-Strauss (Archives INA)

Programmation musicale : 

Les Doors, "The End"

Hubert Félix Thiéfaine, "En remontant le fleuve"

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