Je pense comme vous, Madame, que la mollesse du lit lorsqu’on y joint l’habitude de la lecture peut devenir extrêmement funeste. Car l’imagination est alors plus surexcitable, la sensibilité plus impressionnable. Moi, je vous avoue que souvent… je ne comprends pas vos auteurs à la mode ! – et je ne dis point les petits, - non – mais les plus célèbres, ceux qui ont de la réputation ! – et je le répète encore une fois, je ne serais pas surpris, le moins du monde, que ces inventions où le bon goût et les mœurs sont si audacieusement outragés, ne finissent par révolutionner jusqu’à l’organisme lui-même. Tout cela, bien entendu, ne s’adresse nullement à Madame Bovary qui certainement est une des dames que je considère le plus…

  • Non, non ! s’écriait Madame Bovary mère, en agitant ses gencives aigües, ce que vous dites est plein de jugement, monsieur Homais ; mais ces livres dont vous parlez font voir l’existence en beau, puis quand on arrive à la réalité, on trouve du désenchantement. Et c’est cela, j’en suis sûre, elle enrage de savoir qu’elle n’a pas raison, et je la connais bien ! Ah oui ! je la connais bien, ma belle-fille ! Pourtant il ne s’agit pas de faire la mijaurée, la bel-esprit ! il faut encore souffrir dans la vie ! il faut accomplir ses devoirs ! il faut gouverner sa maison ! mais c’est pitoyable, vraiment ! tu devrais la surveiller, Charles ! n’est-ce pas, monsieur Homais, vous qui êtes son ami ?

    Donc il fut résolu que l’on empêcherait Emma de lire des romans.

Madame Bovary, de Flaubert
Madame Bovary, de Flaubert © Radio France / Folio Gallimard

Cette conversation animée sur les lectures néfastes de Madame Bovary est l’un des passages que Gustave Flaubert a supprimé dans la version finale de son célèbre roman. Curieusement, le jugement sévère de monsieur Homais semble présager du procès retentissant que subira le livre, peu après sa publication, en janvier 1857. En effet, l’acte d’accusation reprendra les mots mêmes du pharmacien : « outrage aux bonnes mœurs ».

Si Gustave Flaubert est finalement acquitté – contrairement à son ami, Charles Baudelaire, qui connaît le même procès, quelques mois plus tard, pour Les Fleurs du mal -, son roman, Madame Bovary , fait scandale : non seulement par ce que les critiques interprètent comme un éloge de l’adultère, mais aussi parce qu’il diagnostique une inquiétante maladie : le « bovarysme » . Sentiment d’insatisfaction chronique, proche du « spleen » de Baudelaire, le « bovarysme » apparaît comme la « maladie des livres » ; ces lectures romantiques qui, par l’exaltation du rêve et de l’imaginaire, distillent le poison de la désillusion et de la mélancolie.

La semaine dernière, nous avons eu le plaisir de réécouter L’Education sentimentale , en compagnie de Fanny Ardant . Si L’Education sentimentale est l’un des premiers projets de Flaubert, Madame Bovary est le premier roman qu’il publie, et qui le rend aussitôt célèbre . Ce soir, feuilletons quelques pages de ce roman paradoxal, où se côtoient l’idéal amoureux et la trivialité de l’existence ; ce roman résolument moderne, qui a choqué l’opinion de son époque, et qui s’est, depuis, imposé comme le chef d’œuvre classique par excellence…

Avec des extraits du film "Madame Bovary ", de Claude Chabrol (1991), avec Isabelle Huppert, Jean-François Balmer, Jean Yanne.

Programmation musicale :

  • La Jeanne, Effacer l'ennui

-Isabelle Mayereau, Amoureuse de vous

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