Rediffusion

La nécessité de ce livre tient dans la considération suivante : que le discours amoureux est aujourd’hui d’une extrême solitude. Ce discours peut être parlé par des milliers de sujets (qui le sait ?), mais il n’est soutenu par personne ; il est complètement abandonné des langages environnants : ou ignoré, ou déprécié, ou moqué par eux, coupé non seulement du pouvoir, mais aussi de ses mécanismes, que sont les sciences, les savoirs, les arts. Lorsqu’un discours est de la sorte entraîné par sa propre force dans la dérive de l’inactuel, déporté hors de toute grégarité, il ne lui reste plus qu’à être le lieu, si exigu soit-il, d’une affirmation. Cette affirmation est en somme le sujet du livre qui commence.

Tout est parti de ce principe : qu’il ne fallait pas réduire l’amoureux à un simple sujet symptomal, mais plutôt faire entendre ce qu’il y a dans sa voix d’inactuel, c’est-à-dire d’intraitable. De là le choix d’une méthode « dramatique », qui renonce aux exemples et repose sur la seule action d’un langage premier. On a donc substitué à la description du discours amoureux sa simulation, et l’on a rendu à ce discours sa personne fondamentale, qui est le « je », de façon à mettre en scène une énonciation, non une analyse. C’est un portrait, si l’on veut, qui est proposé, mais ce portrait n’est pas psychologique ; il est structural : il donne à lire une place de parole : la place de quelqu’un qui parle en lui-même, amoureusement, face à l’autre – l’objet aimé – qui ne parle pas.

Couverture éditions Seuil
Couverture éditions Seuil © Radio France / Editions du Seuil

Ainsi s’ouvre le célèbre essai de l’écrivain et philosophe Roland Barthes , Fragments d’un discours amoureux , publié en 1977. Né en 1915 et mort accidentellement en 1980, l’auteur compte parmi les grandes figures de la pensée structuraliste en France qui, aux côtés de Jacques Derrida et Gilles Deleuze, se propose de penser l’homme à partir des structures du langage. Pour Roland Barthes, l’activité structuraliste consiste précisément à découper et agencer des « fragments » de sens, afin d’explorer l’imaginaire et le rendre intelligible.

Ce soir, suivons cette méthode de « composition », qui s’apparente à celle du « collage » chez les Surréalistes, et par laquelle Roland Barthes explore les méandres du discours amoureux. Loin du « monstre » que représenterait une « philosophie de l’amour », l’écrivain livre, au contraire, une analyse très personnelle du sentiment, à travers une lecture assidue des Souffrances du jeune Werther de Goethe. Découvrons donc, ce soir, non pas le théoricien de la nouvelle critique, mais un Roland Barthes plus intime… et feuilletons l’ «Abécédaire amoureux » qu’il propose à ses lecteurs…

En compagnie de la comédienne et metteur en scène, Claude Mathieu , de la Comédie Française.

Avec la voix de Roland Barthes (Archives INA)

Programmation musicale :

Benjamin BIOLAY : "Tu es mon amour" Pascal MATHIEU : "Je te suis à la lettre"

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