Ici tout est tranquille. On pourrait mourir cet été. La lumière flotte un peu floconneuse à travers les arbres, au-dessus de la pelouse. Contre le soleil le ciel est dur comme du minerai. C’est le même paysage depuis toujours. Le corps y est peu de chose. Pourtant il y est tout, comme la fiole qui le recueille. Il pourrait se briser. C’est au corps que tout tient. Ça rend le paysage assez fragile.

Ce paysage, Lorraine y a cru. Autrefois il avait la légèreté de la jeunesse, tous ses espoirs s’y soulevaient. Ensuite il a rayonné autour d’elle avec une fixité triomphale. Seulement cette année la fiole est empoisonnée. Le temps s’y trouble. C’est peut-être cet été qu’il faudrait mourir. Quelque chose est révolu. Dans la limpidité de l’air Lorraine sent l’épaisseur grise d’une poudre. L’air a changé. Le monde n’est plus pour elle. Elle a été jeune. Elle a été célèbre. Elle a été heureuse. Ça peut finir maintenant.

Cet été 1993, après quinze ans de carrière et quinze ans de mariage, Lorraine a fini par revenir ici se réfugier. En face, le Cap Ferret avec le phare rouge et le château d’eau. Son cher phare et son cher château. Autrefois c’était le rêve de tout ce qu’il y a en face dans la vie. Le monde a tourné. La vie devrait cesser. Mais c’est l’horreur de la vie. La vie continue.

C’est par cette vue estivale sur le Bassin d’Arcachon que s’ouvre le deuxième livre d’un écrivain au talent prometteur : il s’appelle Olivier Bouillère, et signe, à 42 ans, ce roman au titre énigmatique, Le Poivre , paru aux éditions P.O.L. en 2012.

Le poivre, Olivier Bouillère, P.O.L. 2012
Le poivre, Olivier Bouillère, P.O.L. 2012 © Radio France

Philosophe de formation, architecte de profession et cinéphile, l’auteur explore avec acuité notre rapport au temps, et interroge la grande énigme de l’existence. A demi-mots, il aborde un sujet tabou : l’approche de la mort dans un milieu qui la refuse : le cinéma et le star-système.

Son premier roman, Rétro , faisait le deuil d’une époque, les années 1980, période « trouble » qui connaissait à la fois l’apothéose du disco et révélait les pires affaires de pédophilie.

Dans Le Poivre , l’écrivain ausculte un autre trouble : celui de Lorraine Ageval, une actrice et ancienne vedette qui, à l’âge de 53 ans, sent le monde basculer autour d’elle, au point de ne plus y trouver sa place. Mais la vie qui « continue » a aussi ses belles surprises : elle va bientôt rencontrer un jeune réalisateur qui croit en son retour, et vivre aux côtés d’un adolescent qui lui voue un amour inconditionnel. Peut-être parviendront-ils, tous deux, à lui faire oublier son ex-mari, un riche et inquiétant patron de l’industrie pharmaceutique ?

Ce soir, feuilletonsce roman mélancolique et violent, parfois provocateur , qui examine les ravages de la maladie sur les corps, sur la volonté, sur le désir de vivre et le désir sexuel...

Attention, ce livre n’est pas à laisser entre toutes les mains…

Programmation musicale :

  • Claude Nougaro: Allée des brouillards

  • Agnès Obel: Aventine
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