Si je voulais tenter de dire ce qui fait l’essence même de cette exaltation singulière que j’éprouve à lire Samuel Beckett, je ne pourrais m’en expliquer que par une déclaration sans doute, s’il la lit jamais, qui lui donnerait le fou-rire. Et imaginez un peu le fou-rire de Beckett ! ... Vous m’en direz des nouvelles. Je l’avoue donc, et tant pis si Dieu même s’esclaffe ! Ce qui donne aux livres de Samuel Beckett ce caractère incomparable, c’est qu’ils commencent sans fin. Vous m’entendez ? Je veux dire que même le dernier mot de chacun d’entre eux est le premier. Que le chemin parcouru naît d’où il finit. Jamais peut-être ne s’est posée avec une telle violence la question de commencer et finir, qui est une et mille : la question d’où naît l’homme, le personnage, le roman, et par quoi tout finit.

Comment finir ? Et toute la musique de Beckett tourne désespérément sur elle-même, à la façon d’un disque quand l’aiguille n’arrive plus à sortir de son sillon, les phrases grandissent, grandissent, coupées de virgules, atteignant trois, quatre pages, puis la dernière, si c’est la dernière, va atteindre six pages ou c’est que je ne sais pas compter, j’entre dedans, je saute dedans en marche, n’importe où, sur le marchepied, tiens tiens, voilà un beau titre de roman, Le Marchepied

Samuel Beckett, 1977
Samuel Beckett, 1977 ©

Cet hommage vibrant, publié dans la presse le 29 octobre 1969, est signé par l’un des plus grands poètes français : Louis Aragon . En 1969, Samuel Beckett vient de recevoir le Prix Nobel de Littérature pour l’ensemble de son œuvre, publiée aux Editions de Minuit.Un prix prestigieux qu’il considère, avec son goût de la provocation, comme une « catastrophe » : celle d’avoir été compris par ses contemporains.

S’il connaît la consécration, Beckett suscite, à ses débuts à Paris dans les années 1950, bien des polémiques : ses premiers romans, Murphy, Molloy, Malone meurt , sont taxés de nihilistes ; ses pièces, considérées aujourd’hui comme des chefs d’œuvre, En attendant Godot, Fin de partie, Oh les beaux jours , font scandale.

« Personnage fantastique », « être de négation », Beckett échappe à toute catégorie : ni désespoir, ni dérision, mais une ironie salutaire, qui fait du tragique de l’existence une comédie qui se rejoue à l’infini.

Ce soir, essayons d’entrer « dans la chair de ses livres », comme nous y invite Aragon. Et pour m’accompagner dans la lecture de cette œuvre fascinante, j’ai le grand plaisir d’accueillir un ami et brillant acteur que j’admire : bonsoir, Vincent Winterhalter , merci de votre présence…

En exergue: texte de Louis Aragon , en homamge à Samuel Beckett (1969)

Avec les extraits suivants, extraits des oeuvres de Beckett publiées aux éditions de Minuit :

-En attendant Godot, 1953

-Fin de Partie , 1957

-Nouvelles et autres textes pour rien , 1958

-Poèmes et mirlitonnades , 1978

-L'Innomable , 1953

En conclusion :

-Murphy , éditions Bordas, 1947

Avec les voix deMadeleine Renaud, Roger Blin, Samuel Beckett (Archives INA)

Programmation musicale :

Jane Birkin, Ce mortel ennui

Barbara Morgenstern,Sweet Silence

L'équipe
Suivre l'émission
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.