J'aimerais qu'il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables ; des lieux qui seraient des références, des sources : mon pays natal, le berceau de ma famille, la maison où je serais né, l'arbre que j'aurai vu grandir (que mon père aurait planté le jour de ma naissance), le grenier de mon enfance empli de souvenirs intacts... De tels lieux n'existent pas, et c'est parce qu'ils n'existent pas que l'espace devient question : il me faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n'est jamais à moi, il ne m'est jamais donné, il faut que j'en fasse la conquête.

Mes espaces sont fragiles : le temps va les user, va les détruire : l'oubli s'infiltrera dans ma mémoire. Il n'y aura plus écrit en lettre de porcelaine blanche collées en arc de cercle sur la glace du petit café de la rue Coquillière : « Ici, on consulte le Bottin » et « Casse-croûte à toute heure ».

L'espace fond comme le sable coule entre les doigts. Le temps l'emporte et ne m'en laisse que des lambeaux informes.

Ecrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes…

Tentative ou tentation d’échapper au temps : tel est sans doute le rêve de nombreux artistes. Celui qui évoque ici des « espaces à conquérir » n’est pas un peintre ni un architecte, mais un grand écrivain dont l’œuvre dessine une véritable « archéologie » du monde contemporain : il s’agit de Georges Perec . Célèbre pour ses Inventaires et autres listes qui tentent de saisir le secret de l’existence, Georges Perec s’est fait le spectateur passionné de la vie quotidienne, dans les années soixante-dix, en adoptant les terrasses de café comme lieux d’observation privilégiés.

La Vie mode d'emploi, de Georges Perec
La Vie mode d'emploi, de Georges Perec © Radio France

Ce soir, ce n’est pas au Café de la rue Coquillière que nous invite l’écrivain, ni au café de la Place Saint-Sulpice qui lui inspira son fameux texte, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien . Ce soir, nous avons rendez-vous au 11, rue Simon-Crubellier, dans le 17e arrondissement de Paris. Ne cherchez pas, l’adresse est une pure invention. C’est l’histoire fictive mais fascinante des habitants de cet immeuble, que nous raconte Georges Perec, dans l’un de ses plus beaux romans : La Vie mode d’emploi , publié en 1978.

Conçu comme une « machine à raconter des histoires », l’œuvre – dont le sous-titre est « romans » au pluriel - se compose d’autant de chapitres qu’il y a de pièces dans l’immeuble, soit 99 lieux, que le narrateur visite selon une logique empruntée au jeu d’échecs : celle du déplacement en « L » du cavalier.

Ce soir, donc, explorons cet univers labyrinthique, construit à la fois comme un puzzle et un échiquier, où il s’agit bien, pour l’un des protagonistes, de « mettre en échec » son voisin…

Avec la voix de Georges Perec (Archives INA)

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