En Ouganda, dans le parc national de Kibale, où se trouvent encore en liberté plusieurs communautés de chimpanzés, et parmi eux 21 mâles qu'une équipe de chercheurs Harvard a observé.

L'amitié chez les chimpanzés
L'amitié chez les chimpanzés © Getty

Pendant 20 ans, entre 95 et 2016, une équipe de chercheurs d'Harvard a scruté les comportements de ces singes âgés de 15 ans pour le plus jeune, à 58 ans pour le plus vieux. L'Espérance de vie d'un chimpanzé, c'est 60 ans. Ils les ont vus grandir et évoluer et socialiser parce que l'objet de cette étude, inédite par son ampleur et sa durée, c'est... l'amitié. 

Comment les chimpanzés interagissent avec leurs potes et en ont-ils seulement ? 

Les chercheurs ont découvert que plus ils vieillissent, plus ils restent avec leur petit cercle historique d'amis. Ça a fait la une du magazine Science il y a quelques jours. Elle est très belle, deux chimpanzés qui se font un câlin avec ce titre "Old Friends", vieux amis. 

Comment les chercheurs s'en sont-ils rendu compte ? En scrutant les séances d'épouillage explique la primatologue Sabrina Krief. 

"Ils ont vraiment pu à la fois observer les périodes d'épouillage, qui est un comportement qui non seulement a pour but d'enlever les parasites externes, mais surtout de resserrer les liens sociaux et donc d'observer la directionalité des amitiés et de ces épouillages. Parce qu'il peut y avoir un épouillage de l'un envers l'autre sans réciprocité. Toujours le même qui reçoit en fait ces papouilles. Et il peut aussi y avoir un épouillage mutuel." 

C'est cet épouillage mutuel et fait en même temps qui prouve que toi et moi, on est BFF, (meilleur ami pour la vie). Une solide marque de confiance, pendant que les chimpanzés plus jeunes se font des copains de façon plus superficielle et multiplient les tentatives auprès des autres mâles pour apprendre à chasser ou même à se faire remarquer des femelles. 

Vieux sages

Et ce n'est pas tout. Les chercheurs ont aussi établi dans leurs 78 000 heures d'analyse que ces vieux singes étaient aussi de vieux sages. Ils se mettent moins dans les bagarres, s'éloignent des tensions, un petit peu comme nous là encore, la tendance à ne se focaliser que sur le positif quand on sent la fin approcher. Sauf que les chimpanzés n'auraient pas la notion de vieillissement ou de mortalité. 

Ils ont la conscience d'un changement d'état, c'est à dire d'un état de vie, un état de corps inanimés. 

"Il y a vraiment des changements de comportement qui sont observés chez les chimpanzés quand ils sont face à un individu mourant, puis face à un individu mort. C'est à dire qu'il peut y avoir soit de la curiosité ou au contraire de la peur, une fuite, etc. Par contre, on n'a jamais pu montrer jusqu'à présent qu'il y avait conscience de sa propre fin, de sa propre mortalité, ni même de cette notion du temps qui passe sur un temps long. Il y a des planifications, mais c'est toujours dans un temps assez proche. Les exemples de planification en milieu naturel, c'est le fait de transporter, par exemple, les tubercules qui sont riches en eau pour les garder pendant plusieurs heures et ensuite les consommer dans l'après-midi dans des endroits où il fait très chaud, donc en prévision du fait qu'ils vont avoir soif. Mais il n'y a pas de planification sur le temps vraiment long." 

Du coup, cette étude vient remettre notre fonctionnement en question. C'est d'ailleurs pour le mettre en perspective, en particulier au moment où les personnes âgées sont de plus en plus isolées, que l'étude a été faite, car les chimpanzés - on le rappelle - sont nos plus proches parents : 99% d'ADN en commun. 

"C'est vraiment le but de cette étude-là : pouvoir observer nos plus proches parents, et tout particulièrement les chimpanzés, pour pouvoir en déduire ou confirmer des hypothèses et des théories, dans l'espèce humaine. Plus on va progresser dans la connaissance des émotions et des capacités cognitives des animaux, plus peut-être on va être amené à modifier ces théories et à les nuancer." 

En l'occurrence, ce n'est pas parce qu'on sait que notre vie va bientôt s'éteindre, qu'on restreint notre cercle et qu'on devient plus serein. Ce qui est connu comme le biais de positivité ou sélectivité socio émotionnelle pourrait être en fait de la biologie pure. Ça ouvre beaucoup de pistes pour mieux comprendre les origines et le rôle de nos interactions sociales. Dans tous les cas, et particulièrement donc en ce moment, on prend ces images de vieux potes, même chez les chimpanzés, ça fait du bien.

L'équipe