Un documentaire à voir gratuitement sur Tënk pendant une semaine, grâce à un partenariat France Inter. Avec cette galerie de portraits de personnes sourdes, touchante et passionnante, Lætitia Carton plaide pour que la langue des signes soit plus largement enseignée aux enfants sourds en France.

Le titre est une merveille, ce film en est une aussi. "J'avancerai vers toi avec les yeux d'un sourd" est à voir gratuitement jusqu'au 10 décembre 2019, grâce à un partenariat entre France Inter et la plateforme Tënk. Cliquez ici pour voir le film. Ce documentaire prend la forme d'une lettre : Lætitia Carton, la cinéaste, s'adresse à son ami Vincent. Vincent est mort il y a quelques années. Vincent était sourd, c'est lui qui l'avait initiée à la langue des signes. 

Tu me disais souvent "on ne parle pas de nous, on ne nous connait pas, je suis comme un étranger dans mon propre pays". C'est vrai. Vous êtes un peuple invisible.

Alors elle s'est lancée dans une galerie de portraits. Lætitia Carton filme des sourds de tous les âges, partout en France. Elle parvient à les rendre, tous et toutes, très attachants. Elle les filme pour donner à Vincent des nouvelles de son pays. Oui, son pays. Car il y a une culture sourde, une façon d'être au monde propre aux sourds, que ce documentaire veut défendre et rendre visible. 

Quand je signe, je n'entends plus rien. Je ne suis plus que deux mains, mais surtout deux yeux qui gobent le visage de l'autre, sur lequel je lis les expressions qui vont me permettre de comprendre ce que j'aperçois des mains. On ne regarde pas les mains de celui qui signe, on se connecte à son visage. La langue des signes, c'est le regard. C'est une langue qui me bouleverse. Elle parle d'ailleurs, elle parle de nos corps, elle parle du fin-fond des âges. 

La richesse et les nuances de cette langue sont inimaginables. L'index qui se cale sur le menton, par exemple, peut signifier "parfait" ou "utile" en fonction de l'expression du visage qui l'accompagne. La langue des signes, c'est de la danse et c'est du cinéma, alternance de plans larges et de plans serrés. 

Geste poétique et politique

La chanteuse Camille fait une apparition et signe la musique de ce documentaire qui, bien sûr, est sous-titré : pour que le public sourd puisse suivre la voix off, et pour que les entendants comprennent les passages en langue des signes. Enfin, pas tout le temps, non. Il y a une scène, en particulier, qui ne l'est pas, et c'est volontaire : on voit un père raconter une histoire à sa fille, le soir. Lui est sourd, elle entendante. Le début de la scène est sous-titré, le temps de comprendre qu'il lui raconte "les trois petits cochons". Et puis les sous-titres s'arrêtent. Il est alors fascinant d'essayer de retrouver cette histoire que l'on connait tous dans les gestes de cet homme. 

Puisqu'il s'agit de gestes, le plus important est de savoir que ce film est autant un geste poétique que politique. Parce que l'éloge vibrant de la langue des signes s'accompagne d'un message important pour Lætitia Carton. Elle aimerait que la langue des signes cesse d'être méprisée et marginalisée. En France, dans le système scolaire, une petite minorité des enfants sourds reçoit un enseignement en langue des signes. Ce qui est privilégié, c'est l'intégration : on met l'enfant sourd dans une classe lambda, au milieu des autres. S'il a un peu de chance, un interprète en langue des signes est là une heure ou deux par semaines pour l'accompagner, mais c'est tout. Il peut apprendre la langue des signes par ailleurs mais il n'a pas d'enseignement en langue des signes. Cela les enferme, souvent, dans une solitude très difficile à vivre. Lætitia Carton dénonce l'obsession française de l'oralisation : l'important, ce serait d'apprendre à parler, à émettre des sons, même si on ne les entend pas, même si on ne les comprend pas. "On continue à nous voir comme des malades qu'il faut réparer, se lamente la comédienne Emmanuelle Laborit dans ce film. Alors que cette langue nous permet de nous épanouir, de nous construire, de participer à la société". En somme, ceux qui n'entendent pas ne sont pas forcément ceux qu'on croit.

"J'avancerai vers toi avec les yeux d'un sourd". Documentaire à voir sur Tënk (gratuit jusqu'au 10/12/19). Cliquez sur le triangle pour lancer le film.

  • Légende du visuel principal: Le poète Levent Beskardes danse un poème en langue des signes, et le temps s'arrête. © J'avancerai vers toi avec les yeux d'un sourd - Lætitia Carton - Kaléo Films - É
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