Un documentaire captivant et très émouvant, diffusé sur France 5, fait le récit de la plus grande mystification littéraire de l'histoire : en 1975, Romain Gary décroche une deuxième fois le prix Goncourt, sous le nom d'Emile Ajar. Plus qu'une supercherie, cette double identité était une quête de renaissance.

On a beaucoup dit que le Goncourt 2020 était singulier : délibérations en visioconférence et pas d’annonce chez Drouant. Mais tout cela est minuscule à côté de ce qu’il s’est passé en 1975 : un auteur a remporté le prix pour la deuxième fois, alors que c’était interdit. Je vous parle de Romain Gary, bien sûr. On commémore cette semaine les qiarante ans de sa mort : l’écrivain s’est suicidé le 2 décembre 1980. A cette date, on ne savait pas encore qu’avec lui mourait aussi Emile Ajar, écrivain fictif inventé par Gary. Je vous conseille vivement le documentaire qui sera diffusé samedi 5 décembre sur France 5 : « Romain Gary, le roman du double ». Philippe Kohly fait le récit de la plus grande mystification littéraire de l’histoire. La voix d'Anouk Grinberg vient y ajouter de la grâce.

La grande névrose d'un grand écrivain

Devenir un autre pour se réinventer. Cet Emile Ajar, bien mystérieux, ne donnait jamais d’interview. Mais, avec le succès de son roman, « la vie devant soi », son identité a peu à peu fasciné tout le monde. Il fallait un visage à Ajar, pour faire taire les soupçons. Romain Gary - coup de génie - propose le rôle à son neveu, Paul Pavlowitch. Il lui fournit ses répliques, ses gestes, son jeu de scène : il construit le personnage. Paul s’avère un excellent acteur. Et ce qui rend ce documentaire vraiment captivant, c’est le témoignage en longueur de Pavlowitch, qui approche aujourd'hui des 80 ans.

Pavlowitch décrit les coulisses de la supercherie. Il raconte des scènes dignes d’un film d’espionnage : les rendez-vous secrets la nuit, les faux papiers. Mais il donne aussi à comprendre le plus important : le trouble identitaire de Romain Gary. Cette double signature n’était pas une juste une blague ou un pied de nez, c’était la grande névrose d’un grand écrivain.  

Une ambition maternelle dévorante

Romain Gary a connu le succès en écrivant dans deux langues, le français et l’anglais : aucune des deux n’était sa langue maternelle, lui qui naquit à Vilnius. Et si tout venait de là ? Cette identité torturée est aussi le fruit de l’ambition maternelle, celle qu’il décrit si bien dans « la promesse de l’aube ». Gary passe sa vie à accomplir les rêves de sa mère. Et un jour, il a 60 ans, l’âge auquel sa mère est morte. Le chemin qui s’ouvre, elle ne l’a pas connu, il lui appartient à lui. C’est là qu’il crée Emile Ajar. C’est lui, désormais, qui dispose d’une marionnette. Il se libère en reproduisant ce qu’il a vécu.  

Gary, à la fin de sa vie, était tétanisé à l’idée de salir la légion d’honneur qu’il avait reçue, lui le Compagnon de la Libération. Il craignait que son imposture n’entache l’honneur de la Résistance. Il n’en fut rien. Mais son canular était sans doute devenu un carcan, un piège mortel.  

► « Romain Gary, le roman du double », samedi 5 décembre sur France 5 à 22h25, dans l’émission « passage des arts », présentée par Claire Chazal.  

  • Légende du visuel principal: "Avec l'amour maternel, la vie vous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais." © Gallimard - Jacques Robert
L'équipe