La comédienne accuse un cinéaste d'attouchements sexuels lorsqu'elle était mineure.

Nous sommes nombreux à avoir été chamboulés, sonnés, impressionnés par la vidéo de Mediapart dans laquelle Adèle Haenel accuse le cinéaste Christophe Ruggia d'attouchements sexuels, pendant et après le tournage d'un film, alors qu'elle était adolescente. Au delà des faits très graves qu'elle dénonce, son propos est politique. La comédienne témoigne avant tout pour dénoncer la culture du viol : cette tendance - collective, culturelle, parfois inconsciente - à excuser les agresseurs et à  blâmer les victimes. 

J'aimerais vous conseiller de regarder aussi ce qui a suivi, et dont on parle moins. Juste après Adèle Haenel, Edwy Plenel et Marine Turchi, les journalistes de Mediapart, ont reçu Iris Brey. Elle est critique de cinéma au magazine les Inrocks, mais également universitaire, spécialiste de la représentation du genre et des sexualités au cinéma. Et son analyse offre une mise en perspective précieuse : oui, Adèle Haenel raconte ce qu'elle a vécu personnellement, mais elle dénonce surtout un système. Iris Brey y voit le début d'une nouvelle ère.

Quand Jean Dujardin, dans le magazine Elle, nous dit qu'il est "un peu fatigué" de Me Too, de quoi parlons-nous ? Fatigué de quoi ? On en est au début ! Il ne s'est encore rien passé, en France. Adèle Haenel marque un tournant. Il y a de quoi se mettre en colère contre ces hommes qui sont tous amis entre eux et ne cessent de prendre la parole. Leur mépris raconte quelque chose de notre société, et de la difficulté à prendre au sérieux la parole des femmes qui veulent s'exprimer sur les violences sexuelles.

Mediapart souligne l'omerta, la loi du silence, qui règne dans le milieu du cinéma en matière de violences sexuelles. Et cela interroge, estime Iris Brey, car les images, les films ont un poids énorme sur la construction de notre imaginaire collectif. Le cinéma a contribué à érotiser les violences sexuelles, à tel point que nous sommes devenus aveugles. Il ne s'agit pas de réclamer la censure, pas du tout. Il s'agit de prendre la mesure du phénomène, de l'interroger.

Mais cette affaire ne se limite pas au cinéma. Parce que Marine Turchi, la journaliste de Mediapart, dit une chose très importante dans cette même vidéo : son enquête sur les accusations d'Adèle Haenel est imprégnée de la culpabilité des gens qui travaillaient sur le tournage, à l'époque. Ceux qui n’ont rien vu, ceux qui ont soupçonné mais n’ont pas alerté, ceux qui étaient gênés par l'emprise du cinéaste sur sa très jeune comédienne, mais sans oser formuler leur malaise. Voilà qui peut avoir du poids, aujourd’hui, dans les entreprises, dans les familles, partout. Il faut insister sur le rôle des témoins. Ne pas laisser aux seules victimes la responsabilité de dire, de dénoncer. La libération de la parole est surtout celle de l'écoute.

Adèle Haenel ne porte pas plainte

Enfin je vous invite à regarder le témoignage d'Adèle Haenel en intégralité (il dure un peu plus d'une heure), et pas seulement les extraits qui ont beaucoup circulé sur les réseaux sociaux, pour vous vous interroger sur ce qui manque peut-être : le volet judiciaire. Il est évoqué mais aurait mérité, à mon avis, une plus large place. La comédienne n'a pas porté plainte. Elle entend ainsi dénoncer les dysfonctionnements de la justice sur les crimes sexuels. Les plaintes qui n'aboutissent pas. La façon dont on met en doute la parole des victimes.

Ce que décrit Adèle Haenel est gravissime - on parle de pédocriminalité puisqu'elle avait entre 12 et 15 ans à l'époque et que le cinéaste en avait presque 40 - et les faits ne sont pas prescrits. Alors on peut se désoler de ce déni de justice. Et cela suscitera des débats, à n'en pas douter. On va s'engueuler sur la présomption d’innocence et sur la justice médiatique qui se substitue à la justice tout court. Mais c’est le propre d’un acte politique, finalement, que de susciter le débat. Certains saluent le courage de la comédienne. Voilà ce qu’elle répond, dans l'enquête de Mediapart : 

Je ne suis pas courageuse, je suis déterminée. Parler est une façon de dire qu’on survit.

Les deux vidéos sont à retrouver gratuitement sur le site de Mediapart : l'interview d'Adèle Haenel et celle d'Iris Brey. 

  • Légende du visuel principal: Adèle Haenel sur le plateau de Mediapart (capture d'écran)
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