Plutôt que de déménager, les habitants de Chiloé, au Chili, déplacent leur maison avec l'aide des voisins (et de quelques bœufs). Un symbole de solidarité sur lequel se penche Philippe Simay, philosophe-voyageur, dans une très dépaysante série documentaire à voir sur Arte.

Déplacer sa maison pour avoir une plus belle vue sur la mer : la routine sur l'archipel de Chiloé, au Chili.
Déplacer sa maison pour avoir une plus belle vue sur la mer : la routine sur l'archipel de Chiloé, au Chili. © Cinétévé - Arte

Comment  se passe un déménagement, en général ? On appelle quelques  amis pour  nous aider à porter le frigo et on leur paie une pizza pour  les remercier : crevant mais convivial ! Eh bien à Chiloé, c'est... presque pareil. 

Nous sommes au Chili, sur une île à mille kilomètres au Sud de Santiago. Ce jour-là, Arcadio doit déménager, alors il a invité d'autres habitants de l'île : il leur prépare un curanto,  plat traditionnel à base de coquillages, de viande et de pommes de   terre cuits à l'étouffée sur un feu de bois (ça a l'air franchement  meilleur que la pizza que j'offre à mes amis-déménageurs, mais passons), puis tout le monde se met au boulot. 

Ah oui, juste un détail : des bœufs sont là pour un coup de main précieux. Parce que le déménagement d'Arcadio ne consiste pas à porter quelques cartons... mais à déplacer la maison !  On a retiré le plancher et le revêtement intérieur pour qu'elle soit   plus légère. Il reste la charpente et toute la structure de cette   maison en bois, qui est tractée par des bœufs et déplacée de quelques  centaines de mètres, histoire de profiter de la vue sur la mer et les  montagnes. Et c'est vrai que ça vaut le coup : le décor est sublime.    

Népal, Togo, Norvège, Chili...

J'ai assisté à ce déménagement étonnant sur Arte, grâce à une série documentaire intitulée "habiter le monde". Programme très original, qui mérite le coup d'œil. 

Philippe Simay est un philosophe-voyageur, qui parcourt la planète pour s'intéresser aux habitats les plus insolites. Dans la deuxième saison, qui démarre lundi 4 février, il nous emmène  au  Népal, dans une citée fortifiée perchée à 4000 mètres d'altitude, au Togo pour découvrir des maisons en terre aux allures de forteresses, ou encore en Norvège, dans un village scientifique de l'île de Spitzberg.  

Avec à chaque fois l'ambition de montrer que  l'architecture  raconte un mode de vie et une relation au monde :  habiter signifie bien  plus que se loger. 

Et les déménageurs de Chiloé, au Chili, ont  en effet beaucoup à nous apprendre. 

Mais pourquoi  ne pas construire ou  acheter une autre maison plutôt que de déplacer celle-ci ? Quand Philippe Simay pose la question à un Chilote, on lui répond : est-ce que ça  viendrait à l'idée de quelqu'un de déménager sans son enfant? C'est peu  de dire que les Chilotes sont attachés à  leurs maisons en bois. Et ce en raison d'un lien très fort avec la forêt,  dont sont  issus les essences utilisées pour les construire. La forêt  est peuplée  de créatures mythologiques dans les croyances traditionnelles.   

La cérémonie du déménagement

Mais surtout, le déplacement d'une maison donne lieu à une   cérémonie, un rassemblement festif et populaire que les Chilotes   appellent "la minga". Tout le monde vient donner un coup de main, gratuitement. 

La solidarité est au cœur du mode de vie des habitants de cette île et la minga en est le socle. Cette cérémonie,  qui  était très pratiquée au XXe siècle, est beaucoup moins courante aujourd'hui : elle est devenue un symbole plus qu'autre chose. Mais un   symbole important, dans lequel les habitants de cette île chilienne reconnaissent ce qu'ils ont été et ce qu'ils voudraient être encore : une communauté solidaire et hospitalière. 

À nous qui avons tendance à voir la maison comme le bastion de la vie privée, qui va de pair avec un certain repli sur soi, ce déménagement festif vient rappeler que l'habitat des uns est l'affaire de tous. 

"Habiter le monde" : deuxième saison de cette série documentaire. Sur Arte tous les jours à 17h35, du 4 au 15 février 2019.

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